1023 - Du moins, dans ces réveils tels que je viens de les décrire

Du moins, dans ces réveils tels que je viens de les décrire, et qui étaient la plupart du temps les miens quand j’avais dîné la veille à la Raspelière, tout se passait comme s’il en était ainsi, et je peux en témoigner, moi l’étrange humain qui, en attendant que la mort le délivre, vis les volets clos, ne sais rien du monde, reste immobile comme un hibou et, comme celui-ci, ne vois un peu clair que dans les ténèbres. Tout se passe comme s’il en était ainsi, mais peut-être seule une couche d’étoupe a-t-elle empêché le dormeur de percevoir le dialogue intérieur des souvenirs et le verbiage incessant du sommeil. Car (ce qui peut, du reste, s’expliquer aussi bien dans le premier système, plus vaste, plus mystérieux, plus astral) au moment où le réveil se produit, le dormeur entend une voix intérieure qui lui dit: «Viendrez-vous à ce dîner ce soir, cher ami? comme ce serait agréable!» et pense: «Oui, comme ce sera agréable, j’irai»; puis, le réveil s’accentuant, il se rappelle soudain: «Ma grand’mère n’a plus que quelques semaines à vivre, assure le docteur.» Il sonne, il pleure à l’idée que ce ne sera pas, comme autrefois, sa grand’mère, sa grand’mère mourante, mais un indifférent valet de chambre qui va venir, lui répondre. Du reste, quand le sommeil l’emmenait si loin hors du monde habité par le souvenir et la pensée, à travers un éther où il était seul, plus que seul, n’ayant même pas ce compagnon où l’on s’aperçoit soi-même, il était hors du temps et de ses mesures. Déjà le valet de chambre entre, et il n’ose lui demander l’heure, car il ignore s’il a dormi, combien d’heures il a dormi (il se demande si ce n’est pas combien de jours, tant il revient le corps rompu et l’esprit reposé, le coeur nostalgique, comme d’un voyage trop lointain pour n’avoir pas duré longtemps).