Une page de Proust au hasard:
0978 - Un autre incident fixa davantage encore mes préoccupations du côté de Gomorrhe
Ce rendez-vous, en ce cas, ne devait pas être le premier, mais la suite de parties faites ensemble d’autres années. Et, en effet, les regards ne disaient pas: «Veux-tu?» Dès que la jeune femme avait aperçu Albertine, elle avait tourné tout à fait la tête et fait luire vers elle des regards chargés de mémoire, comme si elle avait eu peur et stupéfaction que mon amie ne se souvînt pas. Albertine, qui la voyait très bien, resta flegmatiquement immobile, de sorte que l’autre, avec le même genre de discrétion qu’un homme qui voit son ancienne maîtresse avec un autre amant, cessa de la regarder et de s’occuper plus d’elle que si elle n’avait pas existé.
Mais quelques jours après, j’eus la preuve des goûts de cette jeune femme et aussi de la probabilité qu’elle avait connu Albertine autrefois. Souvent, quand, dans la salle du Casino, deux jeunes filles se désiraient, il se produisait comme un phénomène lumineux, une sorte de traînée phosphorescente allant de l’une à l’autre. Disons en passant que c’est à l’aide de telles matérialisations, fussent-elles impondérables, par ces signes astraux enflammant toute une partie de l’atmosphère, que Gomorrhe, dispersée, tend, dans chaque ville, dans chaque village, à rejoindre ses membres séparés, à reformer la cité biblique tandis que, partout, les mêmes efforts sont poursuivis, fût-ce en vue d’une reconstruction intermittente, par les nostalgiques, par les hypocrites, quelquefois par les courageux exilés de Sodome.

