Une page de Proust au hasard:
0929 - Le lendemain j’allai, à la demande de maman, m’étendre un peu sur le sable
Le lendemain j’allai, à la demande de maman, m’étendre un peu sur le sable, ou plutôt dans les dunes, là où on est caché par leurs replis, et où je savais qu’Albertine et ses amies ne pourraient pas me trouver. Mes paupières, abaissées, ne laissaient passer qu’une seule lumière, toute rose, celle des parois intérieures des yeux. Puis elles se fermèrent tout à fait. Alors ma grand’mère m’apparut assise dans un fauteuil. Si faible, elle avait l’air de vivre moins qu’une autre personne. Pourtant je l’entendais respirer; parfois un signe montrait qu’elle avait compris ce que nous disions, mon père et moi. Mais j’avais beau l’embrasser, je ne pouvais pas arriver à éveiller un regard d’affection dans ses yeux, un peu de couleur sur ses joues. Absente d’elle-même, elle avait l’air de ne pas m’aimer, de ne pas me connaître, peut-être de ne pas me voir. Je ne pouvais deviner le secret de son indifférence, de son abattement, de son mécontentement silencieux. J’entraînai mon père à l’écart. «Tu vois tout de même, lui dis-je, il n’y a pas à dire, elle a saisi exactement chaque chose. C’est l’illusion complète de la vie. Si on pouvait faire venir ton cousin qui prétend que les morts ne vivent pas! Voilà plus d’un an qu’elle est morte et, en somme, elle vit toujours. Mais pourquoi ne veut-elle pas m’embrasser?—Regarde, sa pauvre tête retombe.—Mais elle voudrait aller aux Champs–Elysées tantôt.—C’est de la folie!—Vraiment, tu crois que cela pourrait lui faire mal, qu’elle pourrait mourir davantage? Il n’est pas possible qu’elle ne m’aime plus. J’aurai beau l’embrasser, est-ce qu’elle ne me sourira plus jamais?—Que veux-tu, les morts sont les morts.»
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