Une page de Proust au hasard:
0920 - Et pourtant, la veille, à l’arrivée, je m’étais senti repris par le charme indolent
Et pourtant, la veille, à l’arrivée, je m’étais senti repris par le charme indolent de la vie de bains de mer. Le même lift, silencieux, cette fois, par respect, non par dédain, et rouge de plaisir, avait mis en marche l’ascenseur. M’élevant le long de la colonne montante, j’avais retraversé ce qui avait été autrefois pour moi le mystère d’un hôtel inconnu, où quand on arrive, touriste sans protection et sans prestige, chaque habitué qui rentre dans sa chambre, chaque jeune fille qui descend dîner, chaque bonne qui passe dans les couloirs étrangement délinéamentés, et la jeune fille venue d’Amérique avec sa dame de compagnie et qui descend dîner, jettent sur vous un regard où l’on ne lit rien de ce qu’on aurait voulu. Cette fois-ci, au contraire, j’avais éprouvé le plaisir trop reposant de faire la montée d’un hôtel connu, où je me sentais chez moi, où j’avais accompli une fois de plus cette opération toujours à recommencer, plus longue, plus difficile que le retournement de la paupière, et qui consiste à poser sur les choses l’âme qui nous est familière au lieu de la leur qui nous effrayait. Faudrait-il maintenant, m’étais-je dit, ne me doutant pas du brusque changement d’âme qui m’attendait, aller toujours dans d’autres hôtels, où je dînerais pour la première fois, où l’habitude n’aurait pas encore tué, à chaque étage, devant chaque porte, le dragon terrifiant qui semblait veiller sur une existence enchantée, où j’aurais à approcher de ces femmes inconnues que les palaces, les casinos, les plages ne font, à la façon des vastes polypiers, que réunir et faire vivre en commun?
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