0912 - Ceux qui m’avaient fait partir pour Balbec

Ceux qui m’avaient fait partir pour Balbec tenaient en partie à ce que les Verdurin des invitations de qui je n’avais jamais profité, et qui seraient certainement heureux de me recevoir si j’allais, à la campagne, m’excuser de n’avoir jamais pu leur faire une visite à Paris, sachant que plusieurs fidèles passeraient les vacances sur cette côte, et ayant, à cause de cela, loué pour toute la saison un des châteaux de M. de Cambremer (la Raspelière), y avaient invité Mme Putbus. Le soir où je l’avais appris (à Paris), j’envoyai, en véritable fou, notre jeune valet de pied s’informer si cette dame emmènerait à Balbec sa camériste. Il était onze heures du soir. Le concierge mit longtemps à ouvrir et, par miracle, n’envoya pas promener mon messager, ne fit pas appeler la police, se contenta de le recevoir très mal, tout en lui fournissant le renseignement désiré. Il dit qu’en effet la première femme de chambre accompagnerait sa maîtresse, d’abord aux eaux en Allemagne, puis à Biarritz, et, pour finir, chez Mme Verdurin. Dès lors j’avais été tranquille et content d’avoir ce pain sur la planche. J’avais pu me dispenser de ces poursuites dans les rues où j’étais dépourvu auprès des beautés rencontrées de cette lettre d’introduction que serait auprès du «Giorgione» d’avoir dîné le soir même, chez les Verdurin, avec sa maîtresse. D’ailleurs elle aurait peut-être meilleure idée de moi encore en sachant que je connaissais, non seulement les bourgeois locataires de la Raspelière mais ses propriétaires, et surtout Saint–Loup qui, ne pouvant me recommander à distance à la femme de chambre (celle-ci ignorant le nom de Robert), avait écrit pour moi une lettre chaleureuse aux Cambremer. Il pensait qu’en dehors de toute l’utilité dont ils me pourraient être, Mme de Cambremer la belle-fille, née Legrandin, m’intéresserait en causant avec moi. «C’est une femme intelligente, m’avait-il assuré. Elle ne te dira pas des choses définitives (les choses «définitives» avaient été substituées aux choses «sublimes» par Robert qui modifiait, tous les cinq ou six ans, quelques-unes de ses expressions favorites tout en conservant les principales), mais c’est une nature, elle a une personnalité, de l’intuition; elle jette à propos la parole qu’il faut. De temps en temps elle est énervante, elle lance des bêtises pour «faire gratin», ce qui est d’autant plus ridicule que rien n’est moins élégant que les Cambremer, elle n’est pas toujours à la page, mais, somme toute, elle est encore dans les personnes les plus supportables à fréquenter.»