0909 - Elle ne s’en rendait pas compte
Elle ne s’en rendait pas compte, et bien que toutes les amies de Mme de Guermantes fussent liées avec Mme d’Arpajon, quand celle-ci invitait Mme Swann, Odette disait d’un air scrupuleux: «Je vais chez Mme d’Arpajon, mais vous allez me trouver bien vieux jeu; cela me choque, à cause de Mme de Guermantes (qu’elle ne connaissait pas du reste). Les hommes distingués pensaient que le fait que Mme Swann connût peu de gens du grand monde tenait à ce qu’elle devait être une femme supérieure, probablement une grande musicienne, et que ce serait une espèce de titre extramondain, comme pour un duc d’être docteur ès sciences, que d’aller chez elle. Les femmes complètement nulles étaient attirées vers Odette par une raison contraire; apprenant qu’elle allait au concert Colonne et se déclarait wagnérienne, elles en concluaient que ce devait être une «farceuse», et elles étaient fort allumées par l’idée de la connaître. Mais peu assurées dans leur propre situation, elles craignaient de se compromettre en public en ayant l’air liées avec Odette, et, si dans un concert de charité elles apercevaient Mme Swann, elles détournaient la tête, jugeant impossible de saluer, sous les yeux de Mme de Rochechouart, une femme qui était bien capable d’être allée à Bayreuth—ce qui voulait dire faire les cent dix-neuf coups. Chaque personne en visite chez une autre devenait différente. Sans parler des métamorphoses merveilleuses qui s’accomplissaient ainsi chez les fées, dans le salon de Mme Swann, M. de Bréauté, soudain mis en valeur par l’absence des gens qui l’entouraient d’habitude, par l’air de satisfaction qu’il avait de se trouver là aussi bien que si, au lieu d’aller à une fête, il avait chaussé des besicles pour s’enfermer à lire la Revue des Deux–Mondes, par le rite mystérieux qu’il avait l’air d’accomplir en venant voir Odette, M. de Bréauté lui-même semblait un homme nouveau. J’aurais beaucoup donné pour voir quelles altérations la duchesse de Montmorency–Luxembourg aurait subies dans ce milieu nouveau. Mais elle était une des personnes à qui jamais on ne pourrait présenter Odette. Mme de Montmorency, beaucoup plus bienveillante pour Oriane que celle-ci n’était pour elle, m’étonnait beaucoup en me disant à propos de Mme de Guermantes: «Elle connaît des gens d’esprit, tout le monde l’aime, je crois que, si elle avait eu un peu plus d’esprit de suite, elle serait arrivée à se faire un salon. La vérité est qu’elle n’y tenait pas, elle a bien raison, elle est heureuse comme cela, recherchée de tous.» Si Mme de Guermantes n’avait pas un «salon», alors qu’est-ce que c’était qu’un «salon»? La stupéfaction où me jetèrent ces paroles n’était pas plus grande que celle que je causai à Mme de Guermantes en lui disant que j’aimais bien aller chez Mme de Montmorency. Oriane la trouvait une vieille crétine. «Encore moi, disait-elle, j’y suis forcée, c’est ma tante; mais vous! Elle ne sait même pas attirer les gens agréables.» Mme de Guermantes ne se rendait pas compte que les gens agréables me laissaient froid, que quand elle me disait «salon Arpajon» je voyais un papillon jaune, et «salon Swann» (Mme Swann était chez elle l’hiver de 6 à 7) un papillon noir aux ailes feutrées de neige. Encore ce dernier salon, qui n’en était pas un, elle le jugeait, bien qu’inaccessible pour elle, excusable pour moi, à cause des «gens d’esprit». Mais Mme de Luxembourg! Si j’eusse déjà «produit» quelque chose qui eût été remarqué, elle eût conclu qu’une part de snobisme peut s’allier au talent. Et je mis le comble à sa déception; je lui avouai que je n’allais pas chez Mme de Montmorency (comme elle croyait) pour «prendre des notes» et «faire une étude». Mme de Guermantes ne se trompait, du reste, pas plus que les romanciers mondains qui analysent cruellement du dehors les actes d’un snob ou prétendu tel, mais ne se placent jamais à l’intérieur de celui-ci, à l’époque où fleurit dans l’imagination tout un printemps social. Moi-même, quand je voulus savoir quel si grand plaisir j’éprouvais à aller chez Mme de Montmorency, je fus un peu désappointé. Elle habitait, dans le faubourg Saint–Germain, une vieille demeure remplie de pavillons que séparaient de petits jardins. Sous la voûte, une statuette, qu’on disait de Falconet, représentait une Source d’où, du reste, une humidité perpétuelle suintait. Un peu plus loin la concierge, toujours les yeux rouges, soit chagrin, soit neurasthénie, soit migraine, soit rhume, ne vous répondait jamais, vous faisait un geste vague indiquant que la duchesse était là et laissait tomber de ses paupières quelques gouttes au-dessus d’un bol rempli de «ne m’oubliez pas». Le plaisir que j’avais à voir la statuette, parce qu’elle me faisait penser à un petit jardinier en plâtre qu’il y avait dans un jardin de Combray, n’était rien auprès de celui que me causait le grand escalier humide et sonore, plein d’échos, comme celui de certains établissements de bains d’autrefois, aux vases remplis de cinéraires—bleu sur bleu—dans l’antichambre, et surtout le tintement de la sonnette, qui était exactement celui de la chambre d’Eulalie. Ce tintement mettait le comble à mon enthousiasme, mais me semblait trop humble pour que je le pusse expliquer à Mme de Montmorency, de sorte que cette dame me voyait toujours dans un ravissement dont elle ne devina jamais la cause.
PROUST
MARCEL PROUST - A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU - DU COTE DE CHEZ SWANN (COMBRAY - UN AMOUR DE SWANN - NOMS DE PAYS : LE NOM) - A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (AUTOUR DE Mme SWANN - NOMS DE PAYS : LE PAYS) - LE COTE DE GUERMANTES - SODOME ET GOMORRHE - LA PRISONNIERE - ALBERTINE DISPARUE - LE TEMPS RETROUVE
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