Une page de Proust au hasard:
0900 - Je fis semblant d’être contraint d’écrire, «À qui écriviez-vous? me dit Albertine
Je fis semblant d’être contraint d’écrire, «À qui écriviez-vous? me dit Albertine en entrant.—À une jolie amie à moi, à Gilberte Swann. Vous ne la connaissez pas?—Non.» Je renonçai à poser à Albertine des questions sur sa soirée, je sentais que je lui ferais des reproches et que nous n’aurions plus le temps, vu l’heure qu’il était, de nous réconcilier suffisamment pour passer aux baisers et aux caresses. Aussi ce fut par eux que je voulais dès la première minute commencer. D’ailleurs, si j’étais un peu calmé, je ne me sentais pas heureux. La perte de toute boussole, de toute direction, qui caractérise l’attente persiste encore après l’arrivée de l’être attendu, et, substituée en nous au calme à la faveur duquel nous nous peignions sa venue comme un tel plaisir, nous empêche d’en goûter aucun. Albertine était là: mes nerfs démontés, continuant leur agitation, l’attendaient encore. «Je veux prendre un bon baiser, Albertine.—Tant que vous voudrez», me dit-elle avec toute sa bonté. Je ne l’avais jamais vue aussi jolie. «Encore un?—Mais vous savez que ça me fait un grand, grand plaisir.—Et à moi encore mille fois plus, me répondit-elle. Oh! le joli portefeuille que vous avez là!—Prenez-le, je vous le donne en souvenir.—Vous êtes trop gentil...» On serait à jamais guéri du romanesque si l’on voulait, pour penser à celle qu’on aime, tâcher d’être celui qu’on sera quand on ne l’aimera plus. Le portefeuille, la bille d’agate de Gilberte, tout cela n’avait reçu jadis son importance que d’un état purement inférieur, puisque maintenant c’était pour moi un portefeuille, une bille quelconques.
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