0894 - Tel était, en dehors de beaucoup d’honnêteté
La fille de Françoise, au contraire, parlait, se croyant une femme d’aujourd’hui et sortie des sentiers trop anciens, l’argot parisien et ne manquait aucune des plaisanteries adjointes. Françoise lui ayant dit que je venais de chez une princesse: «Ah! sans doute une princesse à la noix de coco.» Voyant que j’attendais une visite, elle fit semblant de croire que je m’appelais Charles. Je lui répondis naïvement que non, ce qui lui permit de placer: «Ah! je croyais! Et je me disais Charles attend (charlatan).» Ce n’était pas de très bon goût. Mais je fus moins indifférent lorsque, comme consolation du retard d’Albertine, elle me dit: «Je crois que vous pouvez l’attendre à perpète. Elle ne viendra plus. Ah! nos gigolettes d’aujourd’hui!»
Ainsi son parler différait de celui de sa mère; mais, ce qui est plus curieux, le parler de sa mère n’était pas le même que celui de sa grand’mère, native de Bailleau-le-Pin, qui était si près du pays de Françoise. Pourtant les patois différaient légèrement comme les deux paysages. Le pays de la mère de Françoise, en pente et descendant à un ravin, était fréquenté par les saules. Et, très loin de là, au contraire, il y avait en France une petite région où on parlait presque tout à fait le même patois qu’à Méséglise. J’en fis la découverte en même temps que j’en éprouvai l’ennui. En effet, je trouvai une fois Françoise en grande conversation avec une femme de chambre de la maison, qui était de ce pays et parlait ce patois. Elles se comprenaient presque, je ne les comprenais pas du tout, elles le savaient et ne cessaient pas pour cela, excusées, croyaient-elles, par la joie d’être payses quoique nées si loin l’une de l’autre, de continuer à parler devant moi cette langue étrangère, comme lorsqu’on ne veut pas être compris. Ces pittoresques études de géographie linguistique et de camaraderie ancillaire se poursuivirent chaque semaine dans la cuisine, sans que j’y prisse aucun plaisir.

