0891 - Je ne tenais pas à la redoute, mais au rendez-vous avec Albertine

Je ne tenais pas à la redoute, mais au rendez-vous avec Albertine. Aussi je refusai. La voiture s’était arrêtée, le valet de pied demanda la porte cochère, les chevaux piaffèrent jusqu’à ce qu’elle fût ouverte toute grande, et la voiture s’engagea dans la cour. «A la revoyure, me dit le duc.—J’ai quelquefois regretté de demeurer aussi près de Marie, me dit la duchesse, parce que, si je l’aime beaucoup, j’aime un petit peu moins la voir. Mais je n’ai jamais regretté cette proximité autant que ce soir puisque cela me fait rester si peu avec vous.—Allons, Oriane, pas de discours.» La duchesse aurait voulu que j’entrasse un instant chez eux. Elle rit beaucoup, ainsi que le duc, quand je dis que je ne pouvais pas parce qu’une jeune fille devait précisément venir me faire une visite maintenant. «Vous avez une drôle d’heure pour recevoir vos visites, me dit-elle.—Allons, mon petit, dépêchons-nous, dit M. de Guermantes à sa femme. Il est minuit moins le quart et le temps de nous costumer...» Il se heurta devant sa porte, sévèrement gardée par elles, aux deux dames à canne qui n’avaient pas craint de descendre nuitamment de leur cime afin d’empêcher un scandale. «Basin, nous avons tenu à vous prévenir, de peur que vous ne soyez vu à cette redoute: le pauvre Amanien vient de mourir, il y a une heure.» Le duc eut un instant d’alarme. Il voyait la fameuse redoute s’effondrer pour lui du moment que, par ces maudites montagnardes, il était averti de la mort de M. d’Osmond. Mais il se ressaisit bien vite et lança aux deux cousines ce mot où il faisait entrer, avec la détermination de ne pas renoncer à un plaisir, son incapacité d’assimiler exactement les tours de la langue française: «Il est mort! Mais non, on exagère, on exagère!» Et sans plus s’occuper des deux parentes qui, munies de leurs alpenstocks, allaient faire l’ascension dans la nuit, il se précipita aux nouvelles en interrogeant son valet de chambre: «Mon casque est bien arrivé?—Oui, monsieur le duc.—Il y a bien un petit trou pour respirer? Je n’ai pas envie d’être asphyxié, que diable!—Oui, monsieur le duc.—Ah! tonnerre de Dieu, c’est un soir de malheur. Oriane, j’ai oublié de demander à Babal si les souliers à la poulaine étaient pour vous!—Mais, mon petit, puisque le costumier de l’Opéra-Comique est là, il nous le dira. Moi, je ne crois pas que ça puisse aller avec vos éperons.—Allons trouver le costumier, dit le duc. Adieu, mon petit, je vous dirais bien d’entrer avec nous pendant que nous essaierons, pour vous amuser. Mais nous causerions, il va être minuit et il faut que nous n’arrivions pas en retard pour que la fête soit complète.»