Une page de Proust au hasard:
0890 - Hé bien! me dit la duchesse, en dehors de vos bals
«Hé bien! me dit la duchesse, en dehors de vos bals, est-ce que je ne peux vous être d’aucune utilité? Avez-vous trouvé un salon où vous aimeriez que je vous présente?» Je lui répondis que je craignais que le seul qui me fît envie ne fût trop peu élégant pour elle. «Qui est-ce?» demanda-t-elle d’une voix menaçante et rauque, sans presque ouvrir la bouche. «La baronne Putbus.» Cette fois-ci elle feignit une véritable colère. «Ah! non, ça, par exemple, je crois que vous vous fichez de moi. Je ne sais même pas par quel hasard je sais le nom de ce chameau. Mais c’est la lie de la société. C’est comme si vous me demandiez de vous présenter à ma mercière. Et encore non, car ma mercière est charmante. Vous êtes un peu fou, mon pauvre petit. En tout cas, je vous demande en grâce d’être poli avec les personnes à qui je vous ai présenté, de leur mettre des cartes, d’aller les voir et de ne pas leur parler de la baronne Putbus, qui leur est inconnue.» Je demandai si Mme d’Orvillers n’était pas un peu légère. «Oh! pas du tout, vous confondez, elle serait plutôt bégueule. N’est-ce pas, Basin?—Oui, en tout cas je ne crois pas qu’il y ait jamais rien à dire sur elle», dit le duc.
«Vous ne voulez pas venir avec nous à la redoute? me demanda-t-il. Je vous prêterais un manteau vénitien et je sais quelqu’un à qui cela ferait bougrement plaisir, à Oriane d’abord, cela ce n’est pas peine de le dire; mais à la princesse de Parme. Elle chante tout le temps vos louanges, elle ne jure que par vous. Vous avez la chance—comme elle est un peu mûre—qu’elle soit d’une pudicité absolue. Sans cela elle vous aurait certainement pris comme sigisbée, comme on disait dans ma jeunesse, une espèce de cavalier servant.»
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