Une page de Proust au hasard:
0883 - D’ailleurs peu de temps après, elle commença à me parler de M. de Charlus
D’ailleurs peu de temps après, elle commença à me parler de M. de Charlus, et presque sans détours. Si elle faisait allusion aux bruits que de rares personnes faisaient courir sur le baron, c’était seulement comme à d’absurdes et infâmes inventions. Mais, d’autre part, elle disait: «Je trouve qu’une femme qui s’éprendrait d’un homme de l’immense valeur de Palamède devrait avoir assez de hauteur de vues, assez de dévouement, pour l’accepter et le comprendre en bloc, tel qu’il est, pour respecter sa liberté, ses fantaisies, pour chercher seulement à lui aplanir les difficultés et à le consoler de ses peines.» Or, par ces propos pourtant si vagues, la princesse de Guermantes révélait ce qu’elle cherchait à magnifier, de la même façon que faisait parfois M. de Charlus lui-même. N’ai-je pas entendu à plusieurs reprises ce dernier dire à des gens qui jusque-là étaient incertains si on le calomniait ou non: «Moi, qui ai eu bien des hauts et bien des bas dans ma vie, qui ai connu toute espèce de gens, aussi bien des voleurs que des rois, et même je dois dire, avec une légère préférence pour les voleurs, qui ai poursuivi la beauté sous toutes ses formes, etc...», et par ces paroles qu’il croyait habiles, et en démentant des bruits dont on ne soupçonnait pas qu’ils eussent couru (ou pour faire à la vérité, par goût, par mesure, par souci de la vraisemblance une part qu’il était seul à juger minime), il ôtait leurs derniers doutes sur lui aux uns, inspirait leurs premiers à ceux qui n’en avaient pas encore. Car le plus dangereux de tous les recels, c’est celui de la faute elle-même dans l’esprit du coupable. La connaissance permanente qu’il a d’elle l’empêche de supposer combien généralement elle est ignorée, combien un mensonge complet serait aisément cru, et, en revanche, de se rendre compte à quel degré de vérité commence pour les autres, dans des paroles qu’il croit innocentes, l’aveu. Et d’ailleurs il aurait eu de toute façon bien tort de chercher à le taire, car il n’y a pas de vices qui ne trouvent dans le grand monde des appuis complaisants, et l’on a vu bouleverser l’aménagement d’un château pour faire coucher une soeur près de sa soeur dès qu’on eut appris qu’elle ne l’aimait pas qu’en soeur. Mais ce qui me révéla tout d’un coup l’amour de la Princesse, ce fut un fait particulier et sur lequel je n’insisterai pas ici, car il fait partie du récit tout autre où M. de Charlus laissa mourir une reine plutôt que de manquer le coiffeur qui devait le friser au petit fer pour un contrôleur d’omnibus devant lequel il se trouva prodigieusement intimidé. Cependant, pour en finir avec l’amour de la Princesse, disons quel rien m’ouvrit les yeux. J’étais, ce jour-là, seul en voiture avec elle. Au moment où nous passions devant une poste, elle fit arrêter. Elle n’avait pas emmené de valet de pied. Elle sorti à demi une lettre de son manchon et commença le mouvement de descendre pour la mettre dans la boîte. Je voulus l’arrêter, elle se débattit légèrement, et déjà nous nous rendions compte l’un et l’autre que notre premier geste avait été, le sien compromettant en ayant l’air de protéger un secret, le mien indiscret en m’opposant à cette protection. Ce fut elle qui se ressaisit le plus vite. Devenant subitement très rouge, elle me donna la lettre, je n’osai plus ne pas la prendre, mais, en la mettant dans la boîte, je vis, sans le vouloir, qu’elle était adressée à M. de Charlus.
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PROUST
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