0882 - Il est vrai qu’avant cela j’avais entendu un homme du monde très méchant

Il est vrai qu’avant cela j’avais entendu un homme du monde très méchant dire que la Princesse était tout à fait changée, qu’elle était amoureuse de M. de Charlus, mais cette médisance m’avait paru absurde et m’avait indigné. J’avais bien remarqué avec étonnement que, quand je racontais quelque chose qui me concernait, si au milieu intervenait M. de Charlus, l’attention de la Princesse se mettait aussitôt à ce cran plus serré qui est celui d’un malade qui, nous entendant parler de nous, par conséquent, d’une façon distraite et nonchalante, reconnaît tout d’un coup qu’un nom est celui du mal dont il est atteint, ce qui à la fois l’intéresse et le réjouit. Telle, si je lui disais: «Justement M. de Charlus me racontait...», la Princesse reprenait en mains les rênes détendues de son attention. Et une fois, ayant dit devant elle que M. de Charlus avait en ce moment un assez vif sentiment pour une certaine personne, je vis avec étonnement s’insérer dans les yeux de la Princesse ce trait différent et momentané qui trace dans les prunelles comme le sillon d’une fêlure et qui provient d’une pensée que nos paroles, à leur insu, ont agitée en l’être à qui nous parlons, pensée secrète qui ne se traduira pas par des mots, mais qui montera, des profondeurs remuées par nous, à la surface un instant altérée du regard. Mais si mes paroles avaient ému la Princesse, je n’avais pas soupçonné de quelle façon.