0837 - En réalité, Mme de Saint–Euverte était venue, ce soir, moins pour le plaisir

En réalité, Mme de Saint–Euverte était venue, ce soir, moins pour le plaisir de ne pas manquer une fête chez les autres que pour assurer le succès de la sienne, recruter les derniers adhérents, et en quelque sorte passer in extremis la revue des troupes qui devaient le lendemain évoluer brillamment à sa garden-party. Car, depuis pas mal d’années, les invités des fêtes Saint–Euverte n’étaient plus du tout les mêmes qu’autrefois. Les notabilités féminines du milieu Guermantes, si clairsemées alors, avaient—comblées de politesses par la maîtresse de la maison—amené peu à peu leurs amies. En même temps, par un travail parallèlement progressif, mais en sens inverse, Mme de Saint–Euverte avait d’année en année réduit le nombre des personnes inconnues au monde élégant. On avait cessé de voir l’une, puis l’autre. Pendant quelque temps fonctionna le système des «fournées», qui permettait, grâce à des fêtes sur lesquelles on faisait le silence, de convier les réprouvés à venir se divertir entre eux, ce qui dispensait de les inviter avec les gens de bien. De quoi pouvaient-ils se plaindre? N’avaient-ils pas panem et circenses, des petits fours et un beau programme musical? Aussi, en symétrie en quelque sorte avec les deux duchesses en exil, qu’autrefois, quand avait débuté le salon Saint–Euverte, on avait vues en soutenir, comme deux cariatides, le faîte chancelant, dans les dernières années on ne distingua plus, mêlées au beau monde, que deux personnes hétérogènes: la vieille Mme de Cambremer et la femme à belle voix d’un architecte à laquelle on était souvent obligé de demander de chanter. Mais ne connaissant plus personne chez Mme de Saint–Euverte, pleurant leurs compagnes perdues, sentant qu’elles gênaient, elles avaient l’air prêtes à mourir de froid comme deux hirondelles qui n’ont pas émigré à temps. Aussi l’année suivante ne furent-elles pas invitées; Mme de Franquetot tenta une démarche en faveur de sa cousine qui aimait tant la musique. Mais comme elle ne put pas obtenir pour elle une réponse plus explicite que ces mots: «Mais on peut toujours entrer écouter de la musique si ça vous amuse, ça n’a rien de criminel!» Mme de Cambremer ne trouva pas l’invitation assez pressante et s’abstint.


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