0826 - J’aperçus Swann, voulus lui parler, mais à ce moment je vis que le prince de Guermantes
Tellement distrait dans le monde que je n’appris que le surlendemain, par les journaux, qu’un orchestre tchèque avait joué toute la soirée et que, de minute en minute, s’étaient succédé les feux de Bengale, je retrouvai quelque faculté d’attention à la pensée d’aller voir le célèbre jet d’eau d’Hubert Robert.
Dans une clairière réservée par de beaux arbres dont plusieurs étaient aussi anciens que lui, planté à l’écart, on le voyait de loin, svelte, immobile, durci, ne laissant agiter par la brise que la retombée plus légère de son panache pâle et frémissant. Le XVIIIe siècle avait épuré l’élégance de ses lignes, mais, fixant le style du jet, semblait en avoir arrêté la vie; à cette distance on avait l’impression de l’art plutôt que la sensation de l’eau. Le nuage humide lui-même qui s’amoncelait perpétuellement à son faîte gardait le caractère de l’époque comme ceux qui dans le ciel s’assemblent autour des palais de Versailles. Mais de près on se rendait compte que, tout en respectant, comme les pierres d’un palais antique, le dessin préalablement tracé, c’était des eaux toujours nouvelles qui, s’élançant et voulant obéir aux ordres anciens de l’architecte, ne les accomplissaient exactement qu’en paraissant les violer, leurs mille bonds épars pouvant seuls donner à distance l’impression d’un unique élan. Celui-ci était en réalité aussi souvent interrompu que l’éparpillement de la chute, alors que, de loin, il m’avait paru infléchissable, dense, d’une continuité sans lacune. D’un peu près, on voyait que cette continuité, en apparence toute linéaire, était assurée à tous les points de l’ascension du jet, partout où il aurait dû se briser, par l’entrée en ligne, par la reprise latérale d’un jet parallèle qui montait plus haut que le premier et était lui-même, à une plus grande hauteur, mais déjà fatigante pour lui, relevé par un troisième. De près, des gouttes sans force retombaient de la colonne d’eau en croisant au passage leurs soeurs montantes, et, parfois déchirées, saisies dans un remous de l’air troublé par ce jaillissement sans trêve, flottaient avant d’être chavirées dans le bassin. Elles contrariaient de leurs hésitations, de leur trajet en sens inverse, et estompaient de leur molle vapeur la rectitude et la tension de cette tige, portant au-dessus de soi un nuage oblong fait de mille gouttelettes, mais en apparence peint en brun doré et immuable, qui montait, infrangible, immobile, élancé et rapide, s’ajouter aux nuages du ciel. Malheureusement un coup de vent suffisait à l’envoyer obliquement sur la terre; parfois même un simple jet désobéissant divergeait et, si elle ne s’était pas tenue à une distance respectueuse, aurait mouillé jusqu’aux moelles la foule imprudente et contemplative.
PROUST
TAGS
DERNIERES VIDEOS
- LA FILLE - LE MALE APPETIT
- Le Petit Prince - On Aura Toujours Rendez-Vous
- KUBRICK - BARRY LYNDON - MUSIC : Thierry Mutin - The Sketch of Love
- DELALANDE - TIMBALES et TROMPETTES pour VERSAILLES
- LULLY - Las Folias de España
- CORELLI : LA FOLLIA
- CLAUDE LELOUCH - TOUT CA POUR CA
- LEELEE SOBIESKI - L'IDOLE - Les artistes c'est une race à part - Samantha Lang
- DELALANDE - Trompettes pour Versailles
- LEONARD BERNSTEIN - BRUCKNER SYMPHONY 9 - II SCHERZO
- LOLITA PILLE - MANUEL CARCASSONNE (GRASSET)
- LOLITA PILLE 22 mai 2008 : la beauté en littérature commence quand le sens faiblit - CREPUSCULE VILLE
- GUNTER WAND conducting BRUCKNER 9
- CELIBIDACHE : BRUCKNER Symphony No. 9 - Munich Philharmonic
- CARLOS KLEIBER - THE LEGEND
- LEONARD BERNSTEIN - BRUCKNER 9 - Wiener Philharmoniker
- CELIBIDACHE : BRUCKNER Symphony No. 9
- GROUPUSCULE (ON VOUS RAPPELERA) - LES PERSONNAGES
- GROUPUSCULE (ON VOUS RAPPELERA) - LES EPISODES
- JOHNNY CASH - THE WANDERER (BONO, U2)


Post new comment