0814 - Le bonsoir qu’il me rendit n’avait rien de celui qu’aurait eu M. de Charlus

Le bonsoir qu’il me rendit n’avait rien de celui qu’aurait eu M. de Charlus. A ce bonsoir M. de Vaugoubert, outre les mille façons qu’il croyait celles du monde et de la diplomatie, donnait un air cavalier, fringant, souriant, pour sembler, d’une part, ravi de l’existence—alors qu’il remâchait intérieurement les déboires d’une carrière sans avancement et menacée d’une mise à la retraite—d’autre part, jeune, viril et charmant, alors qu’il voyait et n’osait même plus aller regarder dans sa glace les rides se figer aux entours d’un visage qu’il eût voulu garder plein de séductions. Ce n’est pas qu’il eût souhaité des conquêtes effectives, dont la seule pensée lui faisait peur à cause du qu’en-dira-t-on, des éclats, des chantages. Ayant passé d’une débauche presque infantile à la continence absolue datant du jour où il avait pensé au quai d’Orsay et voulu faire une grande carrière, il avait l’air d’une bête en cage, jetant dans tous les sens des regards qui exprimaient la peur, l’appétence et la stupidité. La sienne était telle qu’il ne réfléchissait pas que les voyous de son adolescence n’étaient plus des gamins et que, quand un marchand de journaux lui criait en plein nez: La Presse! plus encore que de désir il frémissait d’épouvante, se croyant reconnu et dépisté.


Post new comment

The content of this field is kept private and will not be shown publicly.

More information about formatting options

CAPTCHA
This question is for testing whether you are a human visitor and to prevent automated spam submissions.