0806 - Je faisais la queue derrière quelques invités arrivés plus tôt que moi

Je faisais la queue derrière quelques invités arrivés plus tôt que moi. J’avais en face de moi la princesse, de laquelle la beauté ne me fait pas seule sans doute, entre tant d’autres, souvenir de cette fête-là. Mais ce visage de la maîtresse de maison était si parfait, était frappé comme une si belle médaille, qu’il a gardé pour moi une vertu commémorative. La princesse avait l’habitude de dire à ses invités, quand elle les rencontrait quelques jours avant une de ses soirées: «Vous viendrez, n’est-ce pas?» comme si elle avait un grand désir de causer avec eux. Mais comme, au contraire, elle n’avait à leur parler de rien, dès qu’ils arrivaient devant elle, elle se contentait, sans se lever, d’interrompre un instant sa vaine conversation avec les deux Altesses et l’ambassadrice et de remercier en disant: «C’est gentil d’être venu», non qu’elle trouvât que l’invité eût fait preuve de gentillesse en venant, mais pour accroître encore la sienne; puis aussitôt le rejetant à la rivière, elle ajoutait: «Vous trouverez M. de Guermantes à l’entrée des jardins», de sorte qu’on partait visiter et qu’on la laissait tranquille. A certains même elle ne disait rien, se contentant de leur montrer ses admirables yeux d’onyx, comme si on était venu seulement à une exposition de pierres précieuses.