0786 - Ah! il est vivant, s’écria le duc avec un soupir de soulagement

—Ah! il est vivant, s’écria le duc avec un soupir de soulagement. On s’attend, on s’attend! Satan vous-même. Tant qu’il y a de la vie il y a de l’espoir, nous dit le duc d’un air joyeux. On me le peignait déjà comme mort et enterré. Dans huit jours il sera plus gaillard que moi.

—Ce sont les médecins qui ont dit qu’il ne passerait pas la soirée. L’un voulait revenir dans la nuit. Leur chef a dit que c’était inutile. M. le marquis devrait être mort; il n’a survécu que grâce à des lavements d’huile camphrée.

—Taisez-vous, espèce d’idiot, cria le duc au comble de la colère. Qu’est-ce qui vous demande tout ça? Vous n’avez rien compris à ce qu’on vous a dit.

—Ce n’est pas à moi, c’est à Jules.

—Allez-vous vous taire? hurla le duc, et se tournant vers Swann: «Quel bonheur qu’il soit vivant! Il va reprendre des forces peu à peu. Il est vivant après une crise pareille. C’est déjà une excellente chose. On ne peut pas tout demander à la fois. Ça ne doit pas être désagréable un petit lavement d’huile camphrée.» Et le duc, se frottant les mains: «Il est vivant, qu’est-ce qu’on veut de plus? Après avoir passé par où il a passé, c’est déjà bien beau. Il est même à envier d’avoir un tempérament pareil. Ah! les malades, on a pour eux des petits soins qu’on ne prend pas pour nous. Il y a ce matin un bougre de cuisinier qui m’a fait un gigot à la sauce béarnaise, réussie à merveille, je le reconnais, mais justement à cause de cela, j’en ai tant pris que je l’ai encore sur l’estomac. Cela n’empêche qu’on ne viendra pas prendre de mes nouvelles comme de mon cher Amanien. On en prend même trop. Cela le fatigue. Il faut le laisser souffler. On le tue, cet homme, en envoyant tout le temps chez lui.»

—Eh bien! dit la duchesse au valet de pied qui se retirait, j’avais demandé qu’on montât la photographie enveloppée que m’a envoyée M. Swann.

—Madame la duchesse, c’est si grand que je ne savais pas si ça passerait dans la porte. Nous l’avons laissé dans le vestibule. Est-ce que madame la duchesse veut que je le monte?

—Eh bien! non, on aurait dû me le dire, mais si c’est si grand, je le verrai tout à l’heure en descendant.

—J’ai aussi oublié de dire à madame la duchesse que Mme la comtesse Molé avait laissé ce matin une carte pour madame la duchesse.

—Comment, ce matin? dit la duchesse d’un air mécontent et trouvant qu’une si jeune femme ne pouvait pas se permettre de laisser des cartes le matin.

—Vers dix heures, madame la duchesse.

—Montrez-moi ces cartes.

—En tout cas, Oriane, quand vous dites que Marie a eu une drôle d’idée d’épouser Gilbert, reprit le duc qui revenait à sa conversation première, c’est vous qui avez une singulière façon d’écrire l’histoire. Si quelqu’un a été bête dans ce mariage, c’est Gilbert d’avoir justement épousé une si proche parente du roi des Belges, qui a usurpé le nom de Brabant qui est à nous. En un mot nous sommes du même sang que les Hesse, et de la branche aînée. C’est toujours stupide de parler de soi, dit-il en s’adressant à moi, mais enfin quand nous sommes allés non seulement à Darmstadt, mais même à Cassel et dans toute la Hesse électorale, les landgraves ont toujours tous aimablement affecté de nous céder le pas et la première place, comme étant de la branche aînée.

—Mais enfin, Basin, vous ne me raconterez pas que cette personne qui était major de tous les régiments de son pays, qu’on fiançait au roi de Suède...

—Oh! Oriane, c’est trop fort, on dirait que vous ne savez pas que le grand-père du roi de Suède cultivait la terre à Pau quand depuis neuf cents ans nous tenions le haut du pavé dans toute l’Europe.

—Ça m’empêche pas que si on disait dans la rue: «Tiens, voilà le roi de Suède», tout le monde courrait pour le voir jusque sur la place de la Concorde, et si on dit: «Voilà M. de Guermantes», personne ne sait qui c’est.

—En voilà une raison!

—Du reste, je ne peux pas comprendre comment, du moment que le titre de duc de Brabant est passé dans la famille royale de Belgique, vous pouvez y prétendre.