Une page de Proust au hasard:
0771 - Je traversai avec lui le grand salon verdâtre
Je traversai avec lui le grand salon verdâtre. Je lui dis, tout à fait au hasard, combien je le trouvais beau. «N’est-ce pas? me répondit-il. Il faut bien aimer quelque chose. Les boiseries sont de Bagard. Ce qui est assez gentil, voyez-vous, c’est qu’elles ont été faites pour les sièges de Beauvais et pour les consoles. Vous remarquez, elles répètent le même motif décoratif qu’eux. Il n’existait plus que deux demeures où cela soit ainsi: le Louvre et la maison de M. d’Hinnisdal. Mais naturellement, dès que j’ai voulu venir habiter dans cette rue, il s’est trouvé un vieil hôtel Chimay que personne n’avait jamais vu puisqu’il n’est venu ici que pour moi. En somme, c’est bien. Ça pourrait peut-être être mieux, mais enfin ce n’est pas mal. N’est-ce pas, il y a de jolies choses: le portrait de mes oncles, le roi de Pologne et le roi d’Angleterre, par Mignard. Mais qu’est-ce que je vous dis, vous le savez aussi bien que moi puisque vous avez attendu dans ce salon. Non? Ah! C’est qu’on vous aura mis dans le salon bleu, dit-il d’un air soit d’impertinence à l’endroit de mon incuriosité, soit de supériorité personnelle et de n’avoir pas demandé où on m’avait fait attendre. Tenez, dans ce cabinet, il y a tous les chapeaux portés par Mme Elisabeth, la princesse de Lamballe, et par la Reine. Cela ne vous intéresse pas, on dirait que vous ne voyez pas. Peut-être êtes-vous atteint d’une affection du nerf optique. Si vous aimez davantage ce genre de beauté, voici un arc-en-ciel de Turner qui commence à briller entre ces deux Rembrandt, en signe de notre réconciliation. Vous entendez: Beethoven se joint à lui.» Et en effet on distinguait les premiers accords de la troisième partie de la Symphonie pastorale,«la joie après l’orage», exécutés non loin de nous, au premier étage sans doute, par des musiciens. Je demandai naïvement par quel hasard on jouait cela et qui étaient les musiciens. «Eh bien! on ne sait pas. On ne sait jamais. Ce sont des musiques invisibles. C’est joli, n’est-ce pas, me dit-il d’un ton légèrement impertinent et qui pourtant rappelait un peu l’influence et l’accent de Swann. Mais vous vous en fichez comme un poisson d’une pomme. Vous voulez rentrer, quitte à manquer de respect à Beethoven et à moi. Vous portez contre vous-même jugement et condamnation», ajouta-t-il d’un air affectueux et triste, quand le moment fut venu que je m’en allasse. «Vous m’excuserez de ne pas vous reconduire comme les bonnes façons m’obligeraient à le faire, me dit-il. Désireux de ne plus vous revoir, il n’importe peu de passer cinq minutes de plus avec vous. Mais je suis fatigué et j’ai fort à faire.» Cependant, remarquant que le temps était beau: «Eh bien! si, je vais monter en voiture. Il fait un clair de lune superbe, que j’irai regarder au Bois après vous avoir reconduit. Comment! vous ne savez pas vous raser, même un soir où vous dînez en ville vous gardez quelques poils, me dit-il en me prenant le menton entre deux doigts pour ainsi dire magnétisés, qui, après avoir résisté un instant, remontèrent jusqu’à mes oreilles comme les doigts d’un coiffeur. Ah! ce serait agréable de regarder ce «clair de lune bleu» au Bois avec quelqu’un comme vous», me dit-il avec une douceur subite et comme involontaire, puis, l’air triste: «Car vous êtes gentil tout de même, vous pourriez l’être plus que personne, ajouta-t-il en me touchant paternellement l’épaule. Autrefois, je dois dire que je vous trouvais bien insignifiant.» J’aurais dû penser qu’il me trouvait tel encore. Je n’avais qu’à me rappeler la rage avec laquelle il m’avait parlé, il y avait à peine une demi-heure. Malgré cela j’avais l’impression qu’il était, en ce moment, sincère, que son bon coeur l’emportait sur ce que je considérais comme un état presque délirant de susceptibilité et d’orgueil. La voiture était devant nous et il prolongeait encore la conversation. «Allons, dit-il brusquement, montez; dans cinq minutes nous allons être chez vous. Et je vous dirai un bonsoir qui coupera court et pour jamais à nos relations. C’est mieux, puisque nous devons nous quitter pour toujours, que nous le fassions comme en musique, sur un accord parfait.» Malgré ces affirmations solennelles que nous ne nous reverrions jamais, j’aurais juré que M. de Charlus, ennuyé de s’être oublié tout à l’heure et craignant de m’avoir fait de la peine, n’eût pas été fâché de me revoir encore une fois. Je ne me trompais pas, car au bout d’un moment: «Allons bon! dit-il, voilà que j’ai oublié le principal. En souvenir de madame votre grand-mère, j’avais fait relier pour vous une édition curieuse de Mme de Sévigné. Voilà qui va empêcher cette entrevue d’être la dernière. Il faut s’en consoler en se disant qu’on liquide rarement en un jour des affaires compliquées. Regardez combien de temps a duré le Congrès de Vienne.»
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