0757 - A plusieurs reprises déjà j’avais voulu me retirer

A plusieurs reprises déjà j’avais voulu me retirer et, plus que pour toute autre raison, à cause de l’insignifiance que ma présence imposait à cette réunion, l’une pourtant de celles que j’avais longtemps imaginées si belles, et qui sans doute l’eût été si elle n’avait pas eu de témoin gênant. Du moins mon départ allait permettre aux invités, une fois que le profane ne serait plus là, de se constituer enfin en comité secret. Ils allaient pouvoir célébrer les mystères pour la célébration desquels ils s’étaient réunis, car ce n’était pas évidemment pour parler de Frans Hals ou de l’avarice et pour en parler de la même façon que font les gens de la bourgeoisie. On ne disait que des riens, sans doute parce que j’étais là, et j’avais des remords, en voyant toutes ces jolies femmes séparées, de les empêcher, par ma présence, de mener, dans le plus précieux de ses salons, la vie mystérieuse du faubourg Saint–Germain. Mais ce départ que je voulais à tout instant effectuer, M. et Mme de Guermantes poussaient l’esprit de sacrifice jusqu’à le reculer en me retenant. Chose plus curieuse encore, plusieurs des dames qui étaient venues, empressées, ravies, parées, constellées de pierreries, pour n’assister, par ma faute, qu’à une fête qui ne différait pas plus essentiellement de celles qui se donnent ailleurs que dans le faubourg Saint–Germain, qu’on ne se sent à Balbec dans une ville qui diffère de ce que nos yeux ont coutume de voir—plusieurs de ces dames se retirèrent, non pas déçues, comme elles auraient dû l’être, mais remerciant avec effusion Mme de Guermantes de la délicieuse soirée qu’elles avaient passée, comme si, les autres jours, ceux où je n’étais pas là, il ne se passait pas autre chose.

Était-ce vraiment à cause de dîners tels que celui-ci que toutes ces personnes faisaient toilette et refusaient de laisser pénétrer des bourgeoises dans leurs salons si fermés, pour des dîners tels que celui-ci? pareils si j’avais été absent? J’en eus un instant le soupçon, mais il était trop absurde. Le simple bon sens me permettait de l’écarter. Et puis, si je l’avais accueilli, que serait-il resté du nom de Guermantes, déjà si dégradé depuis Combray?