0749 - Il y avait à Combray une rue de Saintrailles

Il y avait à Combray une rue de Saintrailles à laquelle je n’avais jamais repensé. Elle conduisait de la rue de la Bretonnerie à la rue de l’Oiseau. Et comme Saintrailles, ce compagnon de Jeanne d’Arc, avait en épousant une Guermantes fait entrer dans cette famille le comté de Combray, ses armes écartelaient celles de Guermantes au bas d’un vitrail de Saint–Hilaire. Je revis des marches de grès noirâtre pendant qu’une modulation ramenait ce nom de Guermantes dans le ton oublié où je l’entendais jadis, si différent de celui où il signifiait les hôtes aimables chez qui je dînais ce soir. Si le nom de duchesse de Guermantes était pour moi un nom collectif, ce n’était pas que dans l’histoire, par l’addition de toutes les femmes qui l’avaient porté, mais aussi au long de ma courte jeunesse qui avait déjà vu, en cette seule duchesse de Guermantes, tant de femmes différentes se superposer, chacune disparaissant quand la suivante avait pris assez de consistance. Les mots ne changent pas tant de signification pendant des siècles que pour nous les noms dans l’espace de quelques années. Notre mémoire et notre coeur ne sont pas assez grands pour pouvoir être fidèles. Nous n’avons pas assez de place, dans notre pensée actuelle, pour garder les morts à côté des vivants. Nous sommes obligés de construire sur ce qui a précédé et que nous ne retrouvons qu’au hasard d’une fouille, du genre de celle que le nom de Saintrailles venait de pratiquer. Je trouvai inutile d’expliquer tout cela, et même, un peu auparavant, j’avais implicitement menti en ne répondant pas quand M. de Guermantes m’avait dit: «Vous ne connaissez pas notre patelin?» Peut-être savait-il même que je le connaissais, et ne fut-ce que par bonne éducation qu’il n’insista pas.