0741 - On n’est pas très bien assis dans les meubles Empire, hasarda la princesse

—On n’est pas très bien assis dans les meubles Empire, hasarda la princesse.

—Non, répondit la duchesse, mais, ajouta Mme de Guermantes en insistant avec un sourire, j’aime être mal assise sur ces sièges d’acajou recouverts de velours grenat ou de soie verte. J’aime cet inconfort de guerriers qui ne comprennent que la chaise curule et, au milieu du grand salon, croisaient les faisceaux et entassaient les lauriers. Je vous assure que, chez les Iéna, on ne pense pas un instant à la manière dont on est assis, quand on voit devant soi une grande gredine de Victoire peinte à fresque sur le mur. Mon époux va me trouver bien mauvaise royaliste, mais je suis très mal pensante, vous savez, je vous assure que chez ces gens-là on en arrive à aimer tous ces N, toutes ces abeilles. Mon Dieu, comme sous les rois, depuis pas mal de temps, on n’a pas été très gâté du côté gloire, ces guerriers qui rapportaient tant de couronnes qu’ils en mettaient jusque sur les bras des fauteuils, je trouve que ça a un certain chic! Votre Altesse devrait...

—Mon Dieu, si vous croyez, dit la princesse, mais il me semble que ce ne sera pas facile.

—Mais Madame verra que tout s’arrangera très bien. Ce sont de très bonnes gens, pas bêtes. Nous y avons mené Mme de Chevreuse, ajouta la duchesse sachant la puissance de l’exemple, elle a été ravie. Le fils est même très agréable... Ce que je vais dire n’est pas très convenable, ajouta-t-elle, mais il a une chambre et surtout un lit où on voudrait dormir—sans lui! Ce qui est encore moins convenable, c’est que j’ai été le voir une fois pendant qu’il était malade et couché. A côté de lui, sur le rebord du lit, il y avait sculptée une longue Sirène allongée, ravissante, avec une queue en nacre, et qui tient dans la main des espèces de lotus. Je vous assure, ajouta Mme de Guermantes,—en ralentissant son débit pour mettre encore mieux en relief les mots qu’elle avait l’air de modeler avec la moue de ses belles lèvres, le fuselage de ses longues mains expressives, et tout en attachant sur la princesse un regard doux, fixe et profond,—qu’avec les palmettes et la couronne d’or qui était à côté, c’était émouvant; c’était tout à fait l’arrangement du jeune Homme et la Mort de Gustave Moreau (Votre Altesse connaît sûrement ce chef-d’oeuvre). La princesse de Parme, qui ignorait même le nom du peintre, fit de violents mouvements de tête et sourit avec ardeur afin de manifester son admiration pour ce tableau. Mais l’intensité de sa mimique ne parvint pas à remplacer cette lumière qui reste absente de nos yeux tant que nous ne savons pas de quoi on veut nous parler.