0734 - Mais vous vous faites de ma tante l’idée qu’on s’en fait généralement
—Pourtant, Oriane, regardez justement votre beau-frère Palamède dont vous êtes en train de parler; il n’y a pas de maîtresse qui puisse rêver d’être pleurée comme l’a été cette pauvre Mme de Charlus.
—Ah! répondit la duchesse, que Votre Altesse me permette de ne pas être tout à fait de son avis. Tout le monde n’aime pas être pleuré de la même manière, chacun a ses préférences.
—Enfin il lui a voué un vrai culte depuis sa mort. Il est vrai qu’on fait quelquefois pour les morts des choses qu’on n’aurait pas faites pour les vivants.
—D’abord, répondit Mme de Guermantes sur un ton rêveur qui contrastait avec son intention gouailleuse, on va à leur enterrement, ce qu’on ne fait jamais pour les vivants! M. de Guermantes regarda d’un air malicieux M. de Bréauté comme pour le provoquer à rire de l’esprit de la duchesse. «Mais enfin j’avoue franchement, reprit Mme de Guermantes, que la manière dont je souhaiterais d’être pleurée par un homme que j’aimerais, n’est pas celle de mon beau-frère.» La figure du duc se rembrunit. Il n’aimait pas que sa femme portât des jugements à tort et à travers, surtout sur M. de Charlus. «Vous êtes difficile. Son regret a édifié tout le monde», dit-il d’un ton rogue. Mais la duchesse avait avec son mari cette espèce de hardiesse des dompteurs ou des gens qui vivent avec un fou et qui ne craignent pas de l’irriter: «Eh bien, non, qu’est-ce que vous voulez, c’est édifiant, je ne dis pas, il va tous les jours au cimetière lui raconter combien de personnes il a eues à déjeuner, il la regrette énormément, mais comme une cousine, comme une grand’mère, comme une soeur. Ce n’est pas un deuil de mari. Il est vrai que c’était deux saints, ce qui rend le deuil un peu spécial.» M. de Guermantes, agacé du caquetage de sa femme, fixait sur elle avec une immobilité terrible des prunelles toutes chargées. «Ce n’est pas pour dire du mal du pauvre Mémé, qui, entre parenthèses, n’était pas libre ce soir, reprit la duchesse, je reconnais qu’il est bon comme personne, il est délicieux, il a une délicatesse, un coeur comme les hommes n’en ont pas généralement. C’est un coeur de femme, Mémé!»
