0733 - Je crois vous avoir vu à dîner chez elle le jour où elle a fait cette sortie à ce M. Bloch

—Je crois vous avoir vu à dîner chez elle le jour où elle a fait cette sortie à ce M. Bloch (M. de Guermantes, peut-être pour donner à un nom israélite l’air plus étranger, ne prononça pas le ch de Bloch comme un k, mais comme dans hoch en allemand) qui avait dit de je ne sais plus quel poite (poète) qu’il était sublime. Châtellerault avait beau casser les tibias de M. Bloch, celui-ci ne comprenait pas et croyait les coups de genou de mon neveu destinés à une jeune femme assise tout contre lui (ici M. de Guermantes rougit légèrement). Il ne se rendait pas compte qu’il agaçait notre tante avec ses «sublimes» donnés en veux-tu en voilà. Bref, la tante Madeleine, qui n’a pas sa langue dans sa poche, lui a riposté: «Hé, monsieur, que garderez-vous alors pour M. de Bossuet.» (M. de Guermantes croyait que devant un nom célèbre, monsieur et une particule étaient essentiellement ancien régime.) C’était à payer sa place.

—Et qu’a répondu ce M. Bloch? demanda distraitement Mme de Guermantes, qui, à court d’originalité à ce moment-là, crut devoir copier la prononciation germanique de son mari.

—Ah! je vous assure que M. Bloch n’a pas demandé son reste, il court encore.

—Mais oui, je me rappelle très bien vous avoir vu ce jour-là, me dit d’un ton marqué Mme de Guermantes, comme si de sa part ce souvenir avait quelque chose qui dût beaucoup me flatter. C’est toujours très intéressant chez ma tante. A la dernière soirée où je vous ai justement rencontré, je voulais vous demander si ce vieux monsieur qui a passé près de nous n’était pas François Coppée. Vous devez savoir tous les noms, me dit-elle avec une envie sincère pour mes relations poétiques et aussi par amabilité à mon «égard», pour poser davantage aux yeux de ses invités un jeune homme aussi versé dans la littérature. J’assurai à la duchesse que je n’avais vu aucune figure célèbre à la soirée de Mme de Villeparisis. «Comment! me dit étourdiment Mme de Guermantes, avouant par là que son respect pour les gens de lettres et son dédain du monde étaient plus superficiels qu’elle ne disait et peut-être même qu’elle ne croyait, comment! il n’y avait pas de grands écrivains! Vous m’étonnez, il y avait pourtant des têtes impossibles!» Je me souvenais très bien de ce soir-là, à cause d’un incident absolument insignifiant. Mme de Villeparisis avait présenté Bloch à Mme Alphonse de Rothschild, mais mon camarade n’avait pas entendu le nom et, croyant avoir affaire à une vieille Anglaise un peu folle, n’avait répondu que par monosyllabes aux prolixes paroles de l’ancienne Beauté quand Mme de Villeparisis, la présentant à quelqu’un d’autre, avait prononcé, très distinctement cette fois: «la baronne Alphonse de Rothschild». Alors étaient entrées subitement dans les artères de Bloch et d’un seul coup tant d’idées de millions et de prestige, lesquelles eussent dû être prudemment subdivisées, qu’il avait eu comme un coup au coeur, un transport au cerveau et s’était écrié en présence de l’aimable vieille dame: «Si j’avais su!» exclamation dont la stupidité l’avait empêché de dormir pendant huit jours. Ce mot de Bloch avait peu d’intérêt, mais je m’en souvenais comme preuve que parfois dans la vie, sous le coup d’une émotion exceptionnelle, on dit ce que l’on pense. «Je crois que Mme de Villeparisis n’est pas absolument... morale», dit la princesse de Parme, qui savait qu’on n’allait pas chez la tante de la duchesse et, par ce que celle-ci venait de dire, voyait qu’on pouvait en parler librement. Mais Mme de Guermantes ayant l’air de ne pas approuver, elle ajouta:

—Mais à ce degré-là, l’intelligence fait tout passer.