0728 - A tant de raisons de déployer son originalité locale, les écrivains préférés

A tant de raisons de déployer son originalité locale, les écrivains préférés de Mme de Guermantes: Mérimée, Meilhac et Halévy, étaient venus ajouter, avec le respect du naturel, un désir de prosaïsme par où elle atteignait à la poésie et un esprit purement de société qui ressuscitait devant moi des paysages. D’ailleurs la duchesse était fort capable, ajoutant à ces influences une recherche artiste, d’avoir choisi pour la plupart des mots la prononciation qui lui semblait le plus Ile-de-France, le plus Champenoise, puisque, sinon tout à fait au degré de sa belle-soeur Marsantes, elle n’usait guère que du pur vocabulaire dont eût pu se servir un vieil auteur français. Et quand on était fatigué du composite et bigarré langage moderne, c’était, tout en sachant qu’elle exprimait bien moins de choses, un grand repos d’écouter la causerie de Mme de Guermantes,—presque le même, si l’on était seul avec elle et qu’elle restreignît et clarifiât encore son flot, que celui qu’on éprouve à entendre une vieille chanson. Alors en regardant, en écoutant Mme de Guermantes, je voyais, prisonnier dans la perpétuelle et quiète après-midi de ses yeux, un ciel d’Ile-de-France ou de Champagne se tendre, bleuâtre, oblique, avec le même angle d’inclinaison qu’il avait chez Saint–Loup.

Ainsi, par ces diverses formations, Mme de Guermantes exprimait à la fois la plus ancienne France aristocratique, puis, beaucoup plus tard, la façon dont la duchesse de Broglie aurait pu goûter et blâmer Victor Hugo sous la monarchie de juillet, enfin un vif goût de la littérature issue de Mérimée et de Meilhac. La première de ces formations me plaisait mieux que la seconde, m’aidait davantage à réparer la déception du voyage et de l’arrivée dans ce faubourg Saint–Germain, si différent de ce que j’avais cru, mais je préférais encore la seconde à la troisième. Or, tandis que Mme de Guermantes était Guermantes presque sans le vouloir, son Pailleronisme, son goût pour Dumas fils étaient réfléchis et voulus. Comme ce goût était à l’opposé du mien, elle fournissait à mon esprit de la littérature quand elle me parlait du faubourg Saint–Germain, et ne me paraissait jamais si stupidement faubourg Saint–Germain que quand elle me parlait littérature.

Émue par les derniers vers, Mme d’Arpajon s’écria:

—Ces reliques du coeur ont aussi leur poussière! Monsieur, il faudra que vous m’écriviez cela sur mon éventail, dit-elle à M. de Guermantes.

—Pauvre femme, elle me fait de la peine! dit la princesse de Parme à Mme de Guermantes.

—Non, que madame ne s’attendrisse pas, elle n’a que ce qu’elle mérite.

—Mais... pardon de vous dire cela à vous... cependant elle l’aime vraiment!

—Mais pas du tout, elle en est incapable, elle croit qu’elle l’aime comme elle croit en ce moment qu’elle cite du Victor Hugo parce qu’elle dit un vers de Musset. Tenez, ajouta la duchesse sur un ton mélancolique, personne plus que moi ne serait touchée par un sentiment vrai. Mais je vais vous donner un exemple. Hier, elle a fait une scène terrible à Basin. Votre Altesse croit peut-être que c’était parce qu’il en aime d’autres, parce qu’il ne l’aime plus; pas du tout, c’était parce qu’il ne veut pas présenter ses fils au Jockey! Madame trouve-t-elle que ce soit d’une amoureuse? Non! Je vous dirai plus, ajouta Mme de Guermantes avec précision, c’est une personne d’une rare insensibilité.

Cependant c’est l’oeil brillant de satisfaction que M. de Guermantes avait écouté sa femme parler de Victor Hugo à «brûle-pourpoint» et en citer ces quelques vers. La duchesse avait beau l’agacer souvent, dans des moments comme ceux-ci il était fier d’elle. «Oriane est vraiment extraordinaire. Elle peut parler de tout, elle a tout lu. Elle ne pouvait pas deviner que la conversation tomberait ce soir sur Victor Hugo. Sur quelque sujet qu’on l’entreprenne, elle est prête, elle peut tenir tête aux plus savants. Ce jeune homme doit être subjugué.