0723 - Cependant, en se mettant à table, la princesse de Parme se rappela

Cependant, en se mettant à table, la princesse de Parme se rappela qu’elle voulait inviter à l’Opéra la princesse de ..., et désirant savoir si cela ne serait pas désagréable à Mme de Guermantes, elle chercha à la sonder. A ce moment entra M. de Grouchy, dont le train, à cause d’un déraillement, avait eu une panne d’une heure. Il s’excusa comme il put. Sa femme, si elle avait été Courvoisier, fût morte de honte. Mais Mme de Grouchy n’était pas Guermantes «pour des prunes». Comme son mari s’excusait du retard:

—Je vois, dit-elle en prenant la parole, que même pour les petites choses, être en retard c’est une tradition dans votre famille.

—Asseyez-vous, Grouchy, et ne vous laissez pas démonter, dit le duc.

—Tout en marchant avec mon temps, je suis forcée de reconnaître que la bataille de Waterloo a eu du bon puisqu’elle a permis la restauration des Bourbons, et encore mieux d’une façon qui les a rendus impopulaires. Mais je vois que vous êtes un véritable Nemrod!

—J’ai en effet rapporté quelques belles pièces. Je me permettrai d’envoyer demain à la duchesse une douzaine de faisans.

Une idée sembla passer dans les yeux de Mme de Guermantes. Elle insista pour que M. de Grouchy ne prît pas la peine d’envoyer les faisans. Et faisant signe au valet de pied fiancé, avec qui j’avais causé en quittant la salle des Elstir:

—Poullein, dit-elle, vous irez chercher les faisans de M. le comte et vous les rapporterez de suite, car, n’est-ce pas, Grouchy, vous permettez que je fasse quelques politesses? Nous ne mangerons pas douze faisans à nous deux, Basin et moi.

—Mais après-demain serait assez tôt, dit M. de Grouchy.

—Non, je préfère demain, insista la duchesse.

Poullein était devenu blanc; son rendez-vous avec sa fiancée était manqué. Cela suffisait pour la distraction de la duchesse qui tenait à ce que tout gardât un air humain.

—Je sais que c’est votre jour de sortie, dit-elle à Poullein, vous n’aurez qu’à changer avec Georges qui sortira demain et restera après-demain.

Mais le lendemain la fiancée de Poullein ne serait pas libre. Il lui était bien égal de sortir. Dès que Poullein eut quitté la pièce, chacun complimenta la duchesse de sa bonté avec ses gens.

—Mais je ne fais qu’être avec eux comme je voudrais qu’on fût avec moi.

—Justement! ils peuvent dire qu’ils ont chez vous une bonne place.

—Pas si extraordinaire que ça. Mais je crois qu’ils m’aiment bien. Celui-là est un peu agaçant parce qu’il est amoureux, il croit devoir prendre des airs mélancoliques.

A ce moment Poullein rentra.

—En effet, dit M. de Grouchy, il n’a pas l’air d’avoir le sourire. Avec eux il faut être bon, mais pas trop bon.

—Je reconnais que je ne suis pas terrible; dans toute sa journée il n’aura qu’à aller chercher vos faisans, à rester ici à ne rien faire et à en manger sa part.

—Beaucoup de gens voudraient être à sa place, dit M. de Grouchy, car l’envie est aveugle.

—Oriane, dit la princesse de Parme, j’ai eu l’autre jour la visite de votre cousine d’Heudicourt; évidemment c’est une femme d’une intelligence supérieure; c’est une Guermantes, c’est tout dire, mais on dit qu’elle est médisante...