0703 - Beaucoup des amies de la princesse de Parme et avec qui la duchesse de Guermantes

Beaucoup des amies de la princesse de Parme et avec qui la duchesse de Guermantes se contentait depuis des années du même bonjour convenable, ou de leur rendre des cartes, sans jamais les inviter, ni aller à leurs fêtes, s’en plaignaient discrètement à l’Altesse, laquelle, les jours où M. de Guermantes venait seul la voir, lui en touchait un mot. Mais le rusé seigneur, mauvais mari pour la duchesse en tant qu’il avait des maîtresses, mais compère à toute épreuve en ce qui touchait le bon fonctionnement de son salon (et l’esprit d’Oriane, qui en était l’attrait principal), répondait: «Mais est-ce que ma femme la connaît? Ah! alors, en effet, elle aurait dû. Mais je vais dire la vérité à Madame, Oriane au fond n’aime pas la conversation des femmes. Elle est entourée d’une cour d’esprits supérieurs—moi je ne suis pas son mari, je ne suis que son premier valet de chambre. Sauf un tout petit nombre qui sont, elles, très spirituelles, les femmes l’ennuient. Voyons, Madame, votre Altesse, qui a tant de finesse, ne me dira pas que la marquise de Souvré ait de l’esprit. Oui, je comprends bien, la princesse la reçoit par bonté. Et puis elle la connaît. Vous dites qu’Oriane l’a vue, c’est possible, mais très peu je vous assure. Et puis je vais dire à la princesse, il y a aussi un peu de ma faute. Ma femme est très fatiguée, et elle aime tant être aimable que, si je la laissais faire, ce serait des visites à n’en plus finir. Pas plus tard qu’hier soir, elle avait de la température, elle avait peur de faire de la peine à la duchesse de Bourbon en n’allant pas chez elle. J’ai dû montrer les dents, j’ai défendu qu’on attelât. Tenez, savez-vous, Madame, j’ai bien envie de ne pas même dire à Oriane que vous m’avez parlé de Mme de Souvré. Oriane aime tant votre Altesse qu’elle ira aussitôt inviter Mme de Souvré, ce sera une visite de plus, cela nous forcera à entrer en relations avec la soeur dont je connais très bien le mari. Je crois que je ne dirai rien du tout à Oriane, si la princesse m’y autorise. Nous lui éviterons comme cela beaucoup de fatigue et d’agitation. Et je vous assure que cela ne privera pas Mme de Souvré. Elle va partout, dans les endroits les plus brillants. Nous, nous ne recevons même pas, de petits dîners de rien, Mme de Souvré s’ennuierait à périr.» La princesse de Parme, naïvement persuadée que le duc de Guermantes ne transmettrait pas sa demande à la duchesse et désolée de n’avoir pu obtenir l’invitation que désirait Mme de Souvré, était d’autant plus flattée d’être une des habituées d’un salon si peu accessible. Sans doute cette satisfaction n’allait pas sans ennuis. Ainsi chaque fois que la princesse de Parme invitait Mme de Guermantes, elle avait à se mettre l’esprit à la torture pour n’avoir personne qui pût déplaire à la duchesse et l’empêcher de revenir.