0702 - Or, pour en revenir à Mme des Laumes

Or, pour en revenir à Mme des Laumes (bientôt après duchesse de Guermantes par la mort de son beau-père) ce fut un surcroît de malheur infligé aux Courvoisier que les théories de la jeune princesse, en restant ainsi dans son langage, n’eussent dirigé en rien sa conduite; car ainsi cette philosophie (si l’on peut ainsi dire) ne nuisit nullement à l’élégance aristocratique du salon Guermantes. Sans doute toutes les personnes que Mme de Guermantes ne recevait pas se figuraient que c’était parce qu’elles n’étaient pas assez intelligentes, et telle riche Américaine qui n’avait jamais possédé d’autre livre qu’un petit exemplaire ancien, et jamais ouvert, des poésies de Parny, posé, parce qu’il était «du temps», sur un meuble de son petit salon, montrait quel cas elle faisait des qualités de l’esprit par les regards dévorants qu’elle attachait sur la duchesse de Guermantes quand celle-ci entrait à l’Opéra. Sans doute aussi Mme de Guermantes était sincère quand elle élisait une personne à cause de son intelligence. Quand elle disait d’une femme, il paraît qu’elle est «charmante», ou d’un homme qu’il était tout ce qu’il y a de plus intelligent, elle ne croyait pas avoir d’autres raisons de consentir à les recevoir que ce charme ou cette intelligence, le génie des Guermantes n’intervenant pas à cette dernière minute: plus profond, situé à l’entrée obscure de la région où les Guermantes jugeaient, ce génie vigilant empêchait les Guermantes de trouver l’homme intelligent ou de trouver la femme charmante s’ils n’avaient pas de valeur mondaine, actuelle ou future. L’homme était déclaré savant, mais comme un dictionnaire, ou au contraire commun avec un esprit de commis voyageur, la femme jolie avait un genre terrible, ou parlait trop. Quant aux gens qui n’avaient pas de situation, quelle horreur, c’étaient des snobs. M. de Breauté, dont le château était tout voisin de Guermantes, ne fréquentait que des altesses. Mais il se moquait d’elles et ne rêvait que vivre dans les musées. Aussi Mme de Guermantes était-elle indignée quand on traitait M. de Breauté de snob. «Snob, Babal! Mais vous êtes fou, mon pauvre ami, c’est tout le contraire, il déteste les gens brillants, on ne peut pas lui faire faire une connaissance. Même chez moi! si je l’invite avec quelqu’un de nouveau, il ne vient qu’en gémissant.» Ce n’est pas que, même en pratique, les Guermantes ne fissent pas de l’intelligence un tout autre cas que les Courvoisier. D’une façon positive cette différence entre les Guermantes et les Courvoisier donnait déjà d’assez beaux fruits. Ainsi la duchesse de Guermantes, du reste enveloppée d’un mystère devant lequel rêvaient de loin tant de poètes, avait donné cette fête dont nous avons déjà parlé, où le roi d’Angleterre s’était plu mieux que nulle part ailleurs, car elle avait eu l’idée, qui ne serait jamais venue à l’esprit, et la hardiesse, qui eût fait reculer le courage de tous les Courvoisier, d’inviter, en dehors des personnalités que nous avons citées, le musicien Gaston Lemaire et l’auteur dramatique Grandmougin. Mais c’est surtout au point de vue négatif que l’intellectualité se faisait sentir. Si le coefficient nécessaire d’intelligence et de charme allait en s’abaissant au fur et à mesure que s’élevait le rang de la personne qui désirait être invitée chez la princesse de Guermantes, jusqu’à approcher de zéro quand il s’agissait des principales têtes couronnées, en revanche plus on descendait au-dessous de ce niveau royal, plus le coefficient s’élevait. Par exemple, chez la princesse de Parme, il y avait une quantité de personnes que l’Altesse recevait parce qu’elle les avait connues enfant, ou parce qu’elles étaient alliées à telle duchesse, ou attachées à la personne de tel souverain, ces personnes fussent-elles laides, d’ailleurs, ennuyeuses ou sottes; or, pour un Courvoisier la raison «aimé de la princesse de Parme», «soeur de mère avec la duchesse d’Arpajon», «passant tous les ans trois mois chez la reine d’Espagne», aurait suffi à leur faire inviter de telles gens, mais Mme de Guermantes, qui recevait poliment leur salut depuis dix ans chez la princesse de Parme, ne leur avait jamais laissé passer son seuil, estimant qu’il en est d’un salon au sens social du mot comme au sens matériel où il suffit de meubles qu’on ne trouve pas jolis, mais qu’on laisse comme remplissage et preuve de richesse, pour le rendre affreux. Un tel salon ressemble à un ouvrage où on ne sait pas s’abstenir des phrases qui démontrent du savoir, du brillant, de la facilité. Comme un livre, comme une maison, la qualité d’un «salon», pensait avec raison Mme de Guermantes, a pour pierre angulaire le sacrifice.