0671 - Dis-moi pendant que j’y pense, me dit Robert, mon oncle Charlus

—Dis-moi pendant que j’y pense, me dit Robert, mon oncle Charlus a quelque chose à te dire. Je lui ai promis que je t’enverrais chez lui demain soir.

—Justement j’allais te parler de lui. Mais demain soir je dîne chez ta tante Guermantes.

—Oui, il y a un geuleton à tout casser, demain, chez Oriane. Je ne suis pas convié. Mais mon oncle Palamède voudrait que tu n’y ailles pas. Tu ne peux pas te décommander? En tout cas, va chez mon oncle Palamède après. Je crois qu’il tient à te voir. Voyons, tu peux bien y être vers onze heures. Onze heures, n’oublie pas, je me charge de le prévenir. Il est très susceptible. Si tu n’y vas pas, il t’en voudra. Et cela finit toujours de bonne heure chez Oriane. Si tu ne fais qu’y dîner, tu peux très bien être à onze heures chez mon oncle. Du reste, moi, il aurait fallu que je visse Oriane, pour mon poste au Maroc que je voudrais changer. Elle est si gentille pour ces choses-là et elle peut tout sur le général de Saint–Joseph de qui ça dépend. Mais ne lui en parle pas. J’ai dit un mot à la princesse de Parme, ça marchera tout seul. Ah! le Maroc, très intéressant. Il y aurait beaucoup à te parler. Hommes très fins là-bas. On sent la parité d’intelligence.

—Tu ne crois pas que les Allemands puissent aller jusqu’à la guerre à propos de cela?

—Non, cela les ennuie, et au fond c’est très juste. Mais l’empereur est pacifique. Ils nous font toujours croire qu’ils veulent la guerre pour nous forcer à céder. Cf. Poker. Le prince de Monaco, agent de Guillaume II, vient nous dire en confidence que l’Allemagne se jette sur nous si nous ne cédons pas. Alors nous cédons. Mais si nous ne cédions pas, il n’y aurait aucune espèce de guerre. Tu n’as qu’à penser quelle chose comique serait une guerre aujourd’hui. Ce serait plus catastrophique que le Déluge et le Götter Dämmerung. Seulement cela durerait moins longtemps.