0670 - Après être parti un instant pour veiller lui-même à la fermeture de la porte
Après être parti un instant pour veiller lui-même à la fermeture de la porte et à la commande du dîner (il insista beaucoup pour que nous prissions de la «viande de boucherie», les volailles n’étant sans doute pas fameuses), le patron revint nous dire que M. le prince de Foix aurait bien voulu que M. le marquis lui permît de venir dîner à une table près de lui. «Mais elles sont toutes prises, répondit Robert en voyant les tables qui bloquaient la mienne.—Pour cela, cela ne fait rien, si ça pouvait être agréable à M. le marquis, il me serait bien facile de prier ces personnes de changer de place. Ce sont des choses qu’on peut faire pour M. le marquis!—Mais c’est à toi de décider, me dit Saint–Loup, Foix est un bon garçon, je ne sais pas s’il t’ennuiera, il est moins bête que beaucoup.» Je répondis à Robert qu’il me plairait certainement, mais que pour une fois où je dînais avec lui et où je m’en sentais si heureux, j’aurais autant aimé que nous fussions seuls. «Ah! il a un manteau bien joli, M. le prince», dit le patron pendant notre délibération. «Oui, je le connais», répondit Saint–Loup. Je voulais raconter à Robert que M. de Charlus avait dissimulé à sa belle-soeur qu’il me connût et lui demander quelle pouvait en être la raison, mais j’en fus empêché par l’arrivée de M. de Foix. Venant pour voir si sa requête était accueillie, nous l’aperçûmes qui se tenait à deux pas. Robert nous présenta, mais ne cacha pas à son ami qu’ayant à causer avec moi, il préférait qu’on nous laissât tranquilles. Le prince s’éloigna en ajoutant au salut d’adieu qu’il me fit, un sourire qui montrait Saint–Loup et semblait s’excuser sur la volonté de celui-ci de la brièveté d’une présentation qu’il eût souhaitée plus longue. Mais à ce moment Robert semblant frappé d’une idée subite s’éloigna avec son camarade, après m’avoir dit: «Assieds-toi toujours et commence à dîner, j’arrive», et il disparut dans la petite salle. Je fus peiné d’entendre les jeunes gens chics, que je ne connaissais pas, raconter les histoires les plus ridicules et les plus malveillantes sur le jeune grand-duc héritier de Luxembourg (ex-comte de Nassau) que j’avais connu à Balbec et qui m’avait donné des preuves si délicates de sympathie pendant la maladie de ma grand’mère. L’un prétendait qu’il avait dit à la duchesse de Guermantes: «J’exige que tout le monde se lève quand ma femme passe» et que la duchesse avait répondu (ce qui eût été non seulement dénué d’esprit mais d’exactitude, la grand’mère de la jeune princesse ayant toujours été la plus honnête femme du monde): «Il faut qu’on se lève quand passe ta femme, cela changera de sa grand’mère car pour elle les hommes se couchaient.» Puis on raconta qu’étant allé voir cette année sa tante la princesse de Luxembourg, à Balbec, et étant descendu au Grand Hôtel, il s’était plaint au directeur (mon ami) qu’il n’eût pas hissé le fanion de Luxembourg au-dessus de la digue. Or, ce fanion étant moins connu et de moins d’usage que les drapeaux d’Angleterre ou d’Italie, il avait fallu plusieurs jours pour se le procurer, au vif mécontentement du jeune grand-duc. Je ne crus pas un mot de cette histoire, mais me promis, dès que j’irais à Balbec, d’interroger le directeur de l’hôtel de façon à m’assurer qu’elle était une invention pure. En attendant Saint–Loup, je demandai au patron du restaurant de me faire donner du pain. «Tout de suite, monsieur le baron.—Je ne suis pas baron, lui répondis-je.—Oh! pardon, monsieur le comte!» Je n’eus pas le temps de faire entendre une seconde protestation, après laquelle je fusse sûrement devenu «monsieur le marquis»; aussi vite qu’il l’avait annoncé, Saint–Loup réapparut dans l’entrée tenant à la main le grand manteau de vigogne du prince à qui je compris qu’il l’avait demandé pour me tenir chaud. Il me fit signe de loin de ne pas me déranger, il avança, il aurait fallu qu’on bougeât encore ma table ou que je changeasse de place pour qu’il pût s’asseoir. Dès qu’il entra dans la grande salle, il monta légèrement sur les banquettes de velours rouge qui en faisaient le tour en longeant le mur et où en dehors de moi n’étaient assis que trois ou quatre jeunes gens du Jockey, connaissances à lui qui n’avaient pu trouver place dans la petite salle. Entre les tables, des fils électriques étaient tendus à une certaine hauteur; sans s’y embarrasser Saint–Loup les sauta adroitement comme un cheval de course un obstacle; confus qu’elle s’exerçât uniquement pour moi et dans le but de m’éviter un mouvement bien simple, j’étais en même temps émerveillé de cette sûreté avec laquelle mon ami accomplissait cet exercice de voltige; et je n’étais pas le seul; car encore qu’ils l’eussent sans doute médiocrement goûté de la part d’un moins aristocratique et moins généreux client, le patron et les garçons restaient fascinés, comme des connaisseurs au pesage; un commis, comme paralysé, restait immobile avec un plat que des dîneurs attendaient à côté; et quand Saint–Loup, ayant à passer derrière ses amis, grimpa sur le rebord du dossier et s’y avança en équilibre, des applaudissements discrets éclatèrent dans le fond de la salle. Enfin arrivé à ma hauteur, il arrêta net son élan avec la précision d’un chef devant la tribune d’un souverain, et s’inclinant, me tendit avec un air de courtoisie et de soumission le manteau de vigogne, qu’aussitôt après, s’étant assis à côté de moi, sans que j’eusse eu un mouvement à faire, il arrangea, en châle léger et chaud, sur mes épaules.
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