0668 - J’avais été obligé de déranger ma table
J’avais été obligé de déranger ma table et d’autres qui étaient devant la mienne, pour aller à lui. «Pourquoi as-tu bougé? Tu aimes mieux dîner là que dans la petite salle? Mais, mon pauvre petit, tu vas geler. Vous allez me faire le plaisir de condamner cette porte, dit-il au patron.—A l’instant même, M. le Marquis, les clients qui viendront à partir de maintenant passeront par la petite salle, voilà tout.» Et pour mieux montrer son zèle, il commanda pour cette opération un maître d’hôtel et plusieurs garçons, et tout en faisant sonner très haut de terribles menaces si elle n’était pas menée à bien. Il me donnait des marques de respect excessives pour que j’oubliasse qu’elles n’avaient pas commencé dès mon arrivée, mais seulement après celle de Saint–Loup, et pour que je ne crusse pas cependant qu’elles étaient dues à l’amitié que me montrait son riche et aristocratique client, il m’adressait à la dérobée de petits sourires où semblait se déclarer une sympathie toute personnelle.
Derrière moi le propos d’un consommateur me fit tourner une seconde la tête. J’avais entendu au lieu des mots: «Aile de poulet, très bien, un peu de champagne; mais pas trop sec», ceux-ci: «J’aimerais mieux de la glycérine. Oui, chaude, très bien.» J’avais voulu voir quel était l’ascète qui s’infligeait un tel menu. Je retournai vivement la tête vers Saint–Loup pour ne pas être reconnu de l’étrange gourmet. C’était tout simplement un docteur, que je connaissais, à qui un client, profitant du brouillard pour le chambrer dans ce café, demandait une consultation. Les médecins comme les boursiers disent «je».
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