0664 - L’un racontait que sa voiture, se croyant arrivée au pont de la Concorde

L’un racontait que sa voiture, se croyant arrivée au pont de la Concorde, avait fait trois fois le tour des Invalides; un autre que la sienne, essayant de descendre l’avenue des Champs-Élysées, était entrée dans un massif du Rond–Point, d’où elle avait mis trois quarts d’heure à sortir. Puis suivaient des lamentations sur le brouillard, sur le froid, sur le silence de mort des rues, qui étaient dites et écoutées de l’air exceptionnellement joyeux qu’expliquaient la douce atmosphère de la salle où excepté à ma place il faisait chaud, la vive lumière qui faisait cligner les yeux déjà habitués à ne pas voir et le bruit des causeries qui rendait aux oreilles leur activité.

Les arrivants avaient peine à garder le silence. La singularité des péripéties, qu’ils croyaient uniques, leur brûlaient la langue, et ils cherchaient des yeux quelqu’un avec qui engager la conversation. Le patron lui-même perdait le sentiment des distances: «M. le prince de Foix s’est perdu trois fois en venant de la porte Saint–Martin», ne craignit-il pas de dire en riant, non sans désigner, comme dans une présentation, le célèbre aristocrate à un avocat israélite qui, tout autre jour, eût été séparé de lui par une barrière bien plus difficile à franchir que la baie ornée de verdures. «Trois fois! voyez-vous ça», dit l’avocat en touchant son chapeau. Le prince ne goûta pas la phrase de rapprochement. Il faisait partie d’un groupe aristocratique pour qui l’exercice de l’impertinence, même à l’égard de la noblesse quand elle n’était pas de tout premier rang, semblait être la seule occupation. Ne pas répondre à un salut; si l’homme poli récidivait, ricaner d’un air narquois ou rejeter la tête en arrière d’un air furieux; faire semblant de ne pas connaître un homme âgé qui leur aurait rendu service; réserver leur poignée de main et leur salut aux ducs et aux amis tout à fait intimes des ducs que ceux-ci leur présentaient, telle était l’attitude de ces jeunes gens et en particulier du prince de Foix. Une telle attitude était favorisée par le désordre de la prime jeunesse (où, même dans la bourgeoisie, on paraît ingrat et on se montre mufle parce qu’ayant oublié pendant des mois d’écrire à un bienfaiteur qui vient de perdre sa femme, ensuite on ne le salue plus pour simplifier), mais elle était surtout inspirée par un snobisme de caste suraigu. Il est vrai que, à l’instar de certaines affections nerveuses dont les manifestations s’atténuent dans l’âge mûr, ce snobisme devait généralement cesser de se traduire d’une façon aussi hostile chez ceux qui avaient été de si insupportables jeunes gens. La jeunesse une fois passée, il est rare qu’on reste confiné dans l’insolence. On avait cru qu’elle seule existait, on découvre tout d’un coup, si prince qu’on soit, qu’il y a aussi la musique, la littérature, voire la députation. L’ordre des valeurs humaines s’en trouvera modifié, et on entre en conversation avec les gens qu’on foudroyait du regard autrefois. Bonne chance à ceux de ces gens-là qui ont eu la patience d’attendre et de qui le caractère est assez bien fait—si l’on doit ainsi dire—pour qu’ils éprouvent du plaisir à recevoir vers la quarantaine la bonne grâce et l’accueil qu’on leur avait sèchement refusés à vingt ans.



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