Une page de Proust au hasard:
0647 - Je terminerai ceci en disant qu’à un certain point de vue il y avait chez Mme de Guermantes
Mais si j’étais surpris de la modification qui s’était opérée en elle à mon égard, combien je l’étais plus d’en trouver en moi une tellement plus grande au sien. N’y avait-il pas eu un moment où je ne reprenais vie et force que si j’avais, échafaudant toujours de nouveaux projets, cherché quelqu’un qui me ferait recevoir par elle et, après ce premier bonheur, en procurerait bien d’autres à mon coeur de plus en plus exigeant? C’était l’impossibilité de rien trouver qui m’avait fait partir à Doncières voir Robert de Saint–Loup. Et maintenant, c’était bien par les conséquences dérivant d’une lettre de lui que j’étais agité, mais à cause de Mme de Stermaria et non de Mme de Guermantes.
Ajoutons, pour en finir avec cette soirée, qu’il s’y passa un fait, démenti quelques jours après, qui ne laissa pas de m’étonner, me brouilla pour quelque temps avec Bloch, et qui constitue en soi une de ces curieuses contradictions dont on va trouver l’explication à la fin de ce volume. Donc, chez Mme de Villeparisis, Bloch ne cessa de me vanter l’air d’amabilité de M. de Charlus, lequel Charlus, quand il le rencontrait dans la rue, le regardait dans les yeux comme s’il le connaissait, avait envie de le connaître, savait très bien qui il était. J’en souris d’abord, Bloch s’étant exprimé avec tant de violence à Balbec sur le compte du même M. de Charlus. Et je pensai simplement que Bloch, à l’instar de son père pour Bergotte, connaissait le baron «sans le connaître». Et que ce qu’il prenait pour un regard aimable était un regard distrait. Mais enfin Bloch vint à tant de précisions, et sembla si certain qu’à deux ou trois reprises M. de Charlus avait voulu l’aborder, que, me rappelant que j’avais parlé de mon camarade au baron, lequel m’avait justement, en revenant d’une visite chez Mme de Villeparisis, posé sur lui diverses questions, je fis la supposition que Bloch ne mentait pas, que M. de Charlus avait appris son nom, qu’il était mon ami, etc.... Aussi quelque temps après, au théâtre, je demandai à M. de Charlus de lui présenter Bloch, et sur son acquiescement allai le chercher. Mais dès que M. de Charlus l’aperçut, un étonnement aussitôt réprimé se peignit sur sa figure où il fut remplacé par une étincelante fureur. Non seulement il ne tendit pas la main à Bloch, mais chaque fois que celui-ci lui adressa la parole il lui répondit de l’air le plus insolent, d’une voix irritée et blessante. De sorte que Bloch, qui, à ce qu’il disait, n’avait eu jusque-là du baron que des sourires, crut que je l’avais non pas recommandé mais desservi, pendant le court entretien où, sachant le goût de M. de Charlus pour les protocoles, je lui avais parlé de mon camarade avant de l’amener à lui. Bloch nous quitta, éreinté comme qui a voulu monter un cheval tout le temps prêt à prendre le mors aux dents, ou nager contre des vagues qui vous rejettent sans cesse sur le galet, et ne me reparla pas de six mois.

