0646 - Quel cachottier que ce Mémé, s’écria-t-elle
Je fus très frappé de ce mot appliqué à M. de Charlus et je me dis que cette demi-folie expliquait peut-être certaines choses, par exemple qu’il eût paru si enchanté du projet de demander à Bloch de battre sa propre mère. Je m’avisai que non seulement par les choses qu’il disait, mais par la manière dont il les disait, M. de Charlus était un peu fou. La première fois qu’on entend un avocat ou un acteur, on est surpris de leur ton tellement différent de la conversation. Mais comme on se rend compte que tout le monde trouve cela tout naturel, on ne dit rien aux autres, on ne se dit rien à soi-même, on se contente d’apprécier le degré de talent. Tout au plus pense-t-on d’un acteur du Théâtre-Français: «Pourquoi au lieu de laisser retomber son bras levé l’a-t-il fait descendre par petites saccades coupées de repos, pendant au moins dix minutes?» ou d’un Labori: «Pourquoi, dès qu’il a ouvert la bouche, a-t-il émis ces sons tragiques, inattendus, pour dire la chose la plus simple?» Mais comme tout le monde admet cela a priori, on n’est pas choqué. De même, en y réfléchissant, on se disait que M. de Charlus parlait de soi avec emphase, sur un ton qui n’était nullement celui du débit ordinaire. Il semblait qu’on eût dû à toute minute lui dire: «Mais pourquoi criez-vous si fort? pourquoi êtes-vous si insolent?» Seulement tout le monde semblait bien avoir admis tacitement que c’était bien ainsi. Et on entrait dans la ronde qui lui faisait fête pendant qu’il pérorait. Mais certainement à de certains moments un étranger eût cru entendre crier un dément.
—Mais vous êtes sûr que vous ne confondez pas, que vous parlez bien de mon beau-frère Palamède? ajouta la duchesse avec une légère impertinence qui se greffait chez elle sur la simplicité.
Je répondis que j’étais absolument sûr et qu’il fallait que M. de Charlus eût mal entendu mon nom.
—Eh bien! je vous quitte, me dit comme à regret Mme de Guermantes. Il faut que j’aille une seconde chez la princesse de Ligne. Vous n’y allez pas? Non, vous n’aimez pas le monde? Vous avez bien raison, c’est assommant. Si je n’étais pas obligée! Mais c’est ma cousine, ce ne serait pas gentil. Je regrette égoïstement, pour moi, parce que j’aurais pu vous conduire, même vous ramener. Alors je vous dis au revoir et je me réjouis pour mercredi.
Que M. de Charlus eût rougi de moi devant M. d’Argencourt, passe encore. Mais qu’à sa propre belle-soeur, et qui avait une si haute idée de lui, il niât me connaître, fait si naturel puisque je connaissais à la fois sa tante et son neveu, c’est ce que je ne pouvais comprendre.
