0644 - Désertée dans les milieux mondains intermédiaires

Désertée dans les milieux mondains intermédiaires qui sont livrés à un mouvement perpétuel d’ascension, la famille joue au contraire un rôle important dans les milieux immobiles comme la petite bourgeoisie et comme l’aristocratie princière, qui ne peut chercher à s’élever puisque, au-dessus d’elle, à son point de vue spécial, il n’y a rien. L’amitié que me témoignaient «la tante Villeparisis» et Robert avait peut-être fait de moi pour Mme de Guermantes et ses amis, vivant toujours sur eux-mêmes et dans une même coterie, l’objet d’une attention curieuse que je ne soupçonnais pas.

Elle avait de ces parents-là une connaissance familiale, quotidienne, vulgaire, fort différente de ce que nous imaginons, et dans laquelle, si nous nous y trouvons compris, loin que nos actions en soient expulsées comme le grain de poussière de l’oeil ou la goutte d’eau de la trachée-artère, elles peuvent rester gravées, être commentées, racontées encore des années après que nous les avons oubliées nous-mêmes, dans le palais où nous sommes étonnés de les retrouver comme une lettre de nous dans une précieuse collection d’autographes.

De simples gens élégants peuvent défendre leur porte trop envahie. Mais celle des Guermantes ne l’était pas. Un étranger n’avait presque jamais l’occasion de passer devant elle. Pour une fois que la duchesse s’en voyait désigner un, elle ne songeait pas à se préoccuper de la valeur mondaine qu’il apporterait, puisque c’était chose qu’elle conférait et ne pouvait recevoir. Elle ne pensait qu’à ses qualités réelles, Mme de Villeparisis et Saint–Loup lui avaient dit que j’en possédais. Et sans doute ne les eût-elle pas crus, si elle n’avait remarqué qu’ils ne pouvaient jamais arriver à me faire venir quand ils le voulaient, donc que je ne tenais pas au monde, ce qui semblait à la duchesse le signe qu’un étranger faisait partie des «gens agréables».

Il fallait voir, parlant de femmes qu’elle n’aimait guère, comme elle changeait de visage aussitôt si on nommait, à propos de l’une, par exemple sa belle-soeur. «Oh! elle est charmante», disait-elle d’un air de finesse et de certitude. La seule raison qu’elle en donnât était que cette dame avait refusé d’être présentée à la marquise de Chaussegros et à la princesse de Silistrie. Elle n’ajoutait pas que cette dame avait refusé de lui être présentée à elle-même, duchesse de Guermantes. Cela avait eu lieu pourtant, et depuis ce jour, l’esprit de la duchesse travaillait sur ce qui pouvait bien se passer chez la dame si difficile à connaître. Elle mourait d’envie d’être reçue chez elle. Les gens du monde ont tellement l’habitude qu’on les recherche que qui les fuit leur semble un phénix et accapare leur attention.

Le motif véritable de m’inviter était-il, dans l’esprit de Mme de Guermantes (depuis que je ne l’aimais plus), que je ne recherchais pas ses parents quoique étant recherché d’eux? Je ne sais. En tout cas, s’étant décidée à m’inviter, elle voulait me faire les honneurs de ce qu’elle avait de meilleur chez elle, et éloigner ceux de ses amis qui auraient pu m’empêcher de revenir, ceux qu’elle savait ennuyeux. Je n’avais pas su à quoi attribuer le changement de route de la duchesse quand je l’avais vue dévier de sa marche stellaire, venir s’asseoir à côté de moi et m’inviter à dîner, effet de causes ignorées, faute de sens spécial qui nous renseigne à cet égard. Nous nous figurons les gens que nous connaissons à peine—comme moi la duchesse—comme ne pensant à nous que dans les rares moments où ils nous voient. Or, cet oubli idéal où nous nous figurons qu’ils nous tiennent est absolument arbitraire. De sorte que, pendant que dans le silence de la solitude pareil à celui d’une belle nuit nous nous imaginons les différentes reines de la société poursuivant leur route dans le ciel à une distance infinie, nous ne pouvons nous défendre d’un sursaut de malaise ou de plaisir s’il nous tombe de là-haut, comme un aérolithe portant gravé notre nom, que nous croyions inconnu dans Vénus ou Cassiopée, une invitation à dîner ou un méchant potin.

Peut-être parfois, quand, à l’imitation des princes persans qui, au dire du Livre d’Esther, se faisaient lire les registres où étaient inscrits les noms de ceux de leurs sujets qui leur avaient témoigné du zèle, Mme de Guermantes consultait la liste des gens bien intentionnés, elle s’était dit de moi: «Un à qui nous demanderons de venir dîner.» Mais d’autres pensées l’avaient distraite

(De soins tumultueux un prince environné
Vers de nouveaux objets est sans cesse entraîné)

jusqu’au moment où elle m’avait aperçu seul comme Mardochée à la porte du palais; et ma vue ayant rafraîchi sa mémoire elle voulait, tel Assuérus, me combler de ses dons.