0639 - Je n’osai lui dire que je voulais tout subordonner à la possibilité de voir Mme de Stermaria

Je n’osai lui dire que je voulais tout subordonner à la possibilité de voir Mme de Stermaria.

—Hélas! ce sera à l’improviste, je ne sais jamais d’avance, lui dis-je. Serait-ce possible que je vous fisse chercher le soir quand je serai libre?

—Ce sera très possible bientôt car j’aurai une entrée indépendante de celle de ma tante. Mais en ce moment c’est impraticable. En tout cas je viendrai à tout hasard demain ou après-demain dans l’après-midi. Vous ne me recevrez que si vous le pouvez.

Arrivée à la porte, étonnée que je ne l’eusse pas devancée, elle me tendit sa joue, trouvant qu’il n’y avait nul besoin d’un grossier désir physique pour que maintenant nous nous embrassions. Comme les courtes relations que nous avions eues tout à l’heure ensemble étaient de celles auxquelles conduisent parfois une intimité absolue et un choix du coeur, Albertine avait cru devoir improviser et ajouter momentanément aux baisers que nous avions échangés sur mon lit, le sentiment dont ils eussent été le signe pour un chevalier et sa dame tels que pouvait les concevoir un jongleur gothique.

Quand m’eut quitté la jeune Picarde, qu’aurait pu sculpter à son porche l’imagier de Saint–André-des-Champs, Françoise m’apporta une lettre qui me remplit de joie, car elle était de Mme de Stermaria, laquelle acceptait à dîner. De Mme de Stermaria, c’est-à-dire, pour moi, plus que de la Mme de Stermaria réelle, de celle à qui j’avais pensé toute la journée avant l’arrivée d’Albertine. C’est la terrible tromperie de l’amour qu’il commence par nous faire jouer avec une femme non du monde extérieur, mais avec une poupée intérieure à notre cerveau, la seule d’ailleurs que nous ayons toujours à notre disposition, la seule que nous posséderons, que l’arbitraire du souvenir, presque aussi absolu que celui de l’imagination, peut avoir fait aussi différente de la femme réelle que du Balbec réel avait été pour moi le Balbec rêvé; création factice à laquelle peu à peu, pour notre souffrance, nous forcerons la femme réelle à ressembler.