Une page de Proust au hasard:
0637 - Elle me parla de moi, de ma famille, de mon milieu social
Elle me parla de moi, de ma famille, de mon milieu social. Elle me dit: «Oh! je sais que vos parents connaissent des gens très bien. Vous êtes ami de Robert Forestier et de Suzanne Delage.» A la première minute, ces noms ne me dirent absolument rien. Mais tout d’un coup je me rappelai que j’avais en effet joué aux Champs-Élysées avec Robert Forestier que je n’avais jamais revu. Quant à Suzanne Delage, c’était la petite nièce de Mme Blandais, et j’avais dû une fois aller à une leçon de danse, et même tenir un petit rôle dans une comédie de salon, chez ses parents. Mais la peur d’avoir le fou rire, et des saignements de nez m’en avaient empêché, de sorte que je ne l’avais jamais vue. J’avais tout au plus cru comprendre autrefois que l’institutrice à plumet des Swann avait été chez ses parents, mais peut-être n’était-ce qu’une soeur de cette institutrice ou une amie. Je protestai à Albertine que Robert Forestier et Suzanne Delage tenaient peu de place dans ma vie. «C’est possible, vos mères sont liées, cela permet de vous situer. Je croise souvent Suzanne Delage avenue de Messine, elle a du chic.» Nos mères ne se connaissaient que dans l’imagination de Mme Bontemps qui, ayant su que j’avais joué jadis avec Robert Forestier auquel, paraît-il, je récitais des vers, en avait conclu que nous étions liés par des relations de famille. Elle ne laissait jamais, m’a-t-on dit, passer le nom de maman sans dire: «Ah! oui, c’est le milieu des Delage, des Forestier, etc.», donnant à mes parents un bon point qu’ils ne méritaient pas.
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