0612 - Nous eûmes—discrète attention de femme

Nous eûmes—discrète attention de femme, comme le goûter que nous sert entre deux séances de pose la compagne d’un peintre,—supplément à titre gracieux de celles que nous faisait son mari, la visite de Mme Cottard. Elle venait nous offrir sa «camériste», si nous aimions le service d’un homme, allait se «mettre en campagne» et mieux, devant nos refus, nous dit qu’elle espérait du moins que ce n’était pas là de notre part une «défaite», mot qui dans son monde signifie un faux prétexte pour ne pas accepter une invitation. Elle nous assura que le professeur, qui ne parlait jamais chez lui de ses malades, était aussi triste que s’il s’était agi d’elle-même. On verra plus tard que même si cela eût été vrai, cela eût été à la fois bien peu et beaucoup, de la part du plus infidèle et plus reconnaissant des maris.

Des offres aussi utiles, et infiniment plus touchantes par la manière (qui était un mélange de la plus haute intelligence, du plus grand coeur, et d’un rare bonheur d’expression), me furent adressées par le grand-duc héritier de Luxembourg. Je l’avais connu à Balbec où il était venu voir une de ses tantes, la princesse de Luxembourg, alors qu’il n’était encore que comte de Nassau. Il avait épousé quelques mois après la ravissante fille d’une autre princesse de Luxembourg, excessivement riche parce qu’elle était la fille unique d’un prince à qui appartenait une immense affaire de de farines. Sur quoi le grand-duc de Luxembourg, qui n’avait pas d’enfants et qui adorait son neveu Nassau, avait fait approuver par la Chambre qu’il fût déclaré grand-duc héritier. Comme dans tous les mariages de ce genre, l’origine de la fortune est l’obstacle, comme elle est aussi la cause efficiente. Je me rappelais ce comte de Nassau comme un des plus remarquables jeunes gens que j’aie rencontrés, déjà dévoré alors d’un sombre et éclatant amour pour sa fiancée. Je fus très touché des lettres qu’il ne cessa de m’écrire pendant la maladie de ma grand’mère, et maman elle-même, émue, reprenait tristement un mot de sa mère: Sévigné n’aurait pas mieux dit. Le sixième jour, maman, pour obéir aux prières de grand’mère, dut la quitter un moment et faire semblant d’aller se reposer. J’aurais voulu, pour que ma grand’mère s’endormît, que Françoise restât sans bouger. Malgré mes supplications, elle sortit de la chambre; elle aimait ma grand’mère; avec sa clairvoyance et son pessimisme elle la jugeait perdue. Elle aurait donc voulu lui donner tous les soins possibles. Mais on venait de dire qu’il y avait un ouvrier électricien, très ancien dans sa maison, beau-frère de son patron, estimé dans notre immeuble où il venait travailler depuis de longues années, et surtout de Jupien. On avait commandé cet ouvrier avant que ma grand’mère tombât malade. Il me semblait qu’on eût pu le faire repartir ou le laisser attendre. Mais le protocole de Françoise ne le permettait pas, elle aurait manqué de délicatesse envers ce brave homme, l’état de ma grand’mère ne comptait plus. Quand au bout d’un quart d’heure, exaspéré, j’allai la chercher à la cuisine, je la trouvai causant avec lui sur le «carré» de l’escalier de service, dont la porte était ouverte, procédé qui avait l’avantage de permettre, si l’un de nous arrivait, de faire semblant qu’on allait se quitter, mais l’inconvénient d’envoyer d’affreux courants d’air. Françoise quitta donc l’ouvrier, non sans lui avoir encore crié quelques compliments, qu’elle avait oubliés, pour sa femme et son beau-frère. Souci caractéristique de Combray, de ne pas manquer à la délicatesse, que Françoise portait jusque dans la politique extérieure. Les niais s’imaginent que les grosses dimensions des phénomènes sociaux sont une excellente occasion de pénétrer plus avant dans l’âme humaine; ils devraient au contraire comprendre que c’est en descendant en profondeur dans une individualité qu’ils auraient chance de comprendre ces phénomènes. Françoise avait mille fois répété au jardinier de Combray que la guerre est le plus insensé des crimes et que rien ne vaut sinon vivre. Or, quand éclata la guerre russo-japonaise, elle était gênée, vis-à-vis du czar, que nous ne nous fussions pas mis en guerre pour aider «les pauvres Russes» «puisqu’on est alliance», disait-elle. Elle ne trouvait pas cela délicat envers Nicolas II qui avait toujours eu «de si bonnes paroles pour nous»; c’était un effet du même code qui l’eût empêchée de refuser à Jupien un petit verre, dont elle savait qu’il allait «contrarier sa digestion», et qui faisait que, si près de la mort de ma grand’mère, la même malhonnêteté dont elle jugeait coupable la France, restée neutre à l’égard du Japon, elle eût cru la commettre, en n’allant pas s’excuser elle-même auprès de ce bon ouvrier électricien qui avait pris tant de dérangement.



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