Une page de Proust au hasard:
0611 - Les visites qu’il nous faisait maintenant
Les gens de goût nous disent aujourd’hui que Renoir est un grand peintre du XVIIIe siècle. Mais en disant cela ils oublient le Temps et qu’il en a fallu beaucoup, même en plein XIXe, pour que Renoir fût salué grand artiste. Pour réussir à être ainsi reconnus, le peintre original, l’artiste original procèdent à la façon des oculistes. Le traitement par leur peinture, par leur prose, n’est pas toujours agréable. Quand il est terminé, le praticien nous dit: Maintenant regardez. Et voici que le monde (qui n’a pas été créé une fois, mais aussi souvent qu’un artiste original est survenu) nous apparaît entièrement différent de l’ancien, mais parfaitement clair. Des femmes passent dans la rue, différentes de celles d’autrefois, puisque ce sont des Renoir, ces Renoir où nous nous refusions jadis à voir des femmes. Les voitures aussi sont des Renoir, et l’eau, et le ciel: nous avons envie de nous promener dans la forêt pareille à celle qui le premier jour nous semblait tout excepté une forêt, et par exemple une tapisserie aux nuances nombreuses mais où manquaient justement les nuances propres aux forêts. Tel est l’univers nouveau et périssable qui vient d’être créé. Il durera jusqu’à la prochaine catastrophe géologique que déchaîneront un nouveau peintre ou un nouvel écrivain originaux.
Celui qui avait remplacé pour moi Bergotte me lassait non par l’incohérence mais par la nouveauté, parfaitement cohérente, de rapports que je n’avais pas l’habitude de suivre. Le point, toujours le même, où je me sentait retomber, indiquait l’identité de chaque tour de force à faire. Du reste, quand une fois sur mille je pouvais suivre l’écrivain jusqu’au bout de sa phrase, ce que je voyais était toujours d’une drôlerie, d’une vérité, d’un charme, pareils à ceux que j’avais trouvés jadis dans la lecture de Bergotte, mais plus délicieux. Je songeais qu’il n’y avait pas tant d’années qu’un même renouvellement du monde, pareil à celui que j’attendais de son successeur, c’était Bergotte qui me l’avait apporté. Et j’arrivais à me demander s’il y avait quelque vérité en cette distinction que nous faisons toujours entre l’art, qui n’est pas plus avancé qu’au temps d’Homère, et la science aux progrès continus. Peut-être l’art ressemblait-il au contraire en cela à la science; chaque nouvel écrivain original me semblait en progrès sur celui qui l’avait précédé; et qui me disait que dans vingt ans, quand je saurais accompagner sans fatigue le nouveau d’aujourd’hui, un autre ne surviendrait pas devant qui l’actuel filerait rejoindre Bergotte?
Je parlai à ce dernier du nouvel écrivain. Il me dégoûta de lui moins en m’assurant que son art était rugueux, facile et vide, qu’en me racontant l’avoir vu, ressemblant, au point de s’y méprendre, à Bloch.
Cette image se profila désormais sur les pages écrites et je ne me crus plus astreint à la peine de comprendre. Si Bergotte m’avait mal parlé de lui, c’était moins, je crois, par jalousie de son insuccès que par ignorance de son oeuvre. Il ne lisait presque rien. Déjà la plus grande partie de sa pensée avait passé de son cerveau dans ses livres. Il était amaigri comme s’il avait été opéré d’eux. Son instinct reproducteur ne l’induisait plus à l’activité, maintenant qu’il avait produit au dehors presque tout ce qu’il pensait. Il menait la vie végétative d’un convalescent, d’une accouchée; ses beaux yeux restaient immobiles, vaguement éblouis, comme les yeux d’un homme étendu au bord de la mer qui dans une vague rêverie regarde seulement chaque petit flot. D’ailleurs si j’avais moins d’intérêt à causer avec lui que je n’aurais eu jadis, de cela je n’éprouvais pas de remords. Il était tellement homme d’habitude que les plus simples comme les plus luxueuses, une fois qu’il les avait prises, lui devenaient indispensables pendant un certain temps. Je ne sais ce qui le fit venir une première fois, mais ensuite chaque jour ce fut pour la raison qu’il était venu la veille. Il arrivait à la maison comme il fût allé au café, pour qu’on ne lui parlât pas, pour qu’il pût—bien rarement—parler, de sorte qu’on aurait pu en somme trouver un signe qu’il fût ému de notre chagrin ou prît plaisir à se trouver avec moi, si l’on avait voulu induire quelque chose d’une telle assiduité. Elle n’était pas indifférente à ma mère, sensible à tout ce qui pouvait être considéré comme un hommage à sa malade. Et tous les jours elle me disait: «Surtout n’oublie pas de bien le remercier.»

