Une page de Proust au hasard:
0610 - La maladie de ma grand’mère donna lieu à diverses personnes
Il avait toujours aimé à venir se fixer pendant quelque temps dans une même maison où il n’eût pas de frais à faire. Mais autrefois c’était pour y parler sans être interrompu, maintenant pour garder longuement le silence sans qu’on lui demandât de parler. Car il était très malade: les uns disaient d’albuminurie, comme ma grand’mère; selon d’autres il avait une tumeur. Il allait en s’affaiblissant; c’est avec difficulté qu’il montait notre escalier, avec une plus grande encore qu’il le descendait. Bien qu’appuyé à la rampe il trébuchait souvent, et je crois qu’il serait resté chez lui s’il n’avait pas craint de perdre entièrement l’habitude, la possibilité de sortir, lui l’«homme à barbiche» que j’avais connu alerte, il n’y avait pas si longtemps. Il n’y voyait plus goutte, et sa parole même s’embarrassait souvent.
Mais en même temps, tout au contraire, la somme de ses oeuvres, connues seulement des lettrés à l’époque où Mme Swann patronnait leurs timides efforts de dissémination, maintenant grandies et fortes aux yeux de tous, avait pris dans le grand public une extraordinaire puissance d’expansion. Sans doute il arrive que c’est après sa mort seulement qu’un écrivain devient célèbre. Mais c’était en vie encore et durant son lent acheminement vers la mort non encore atteinte, qu’il assistait à celui de ses oeuvres vers la Renommée. Un auteur mort est du moins illustre sans fatigue. Le rayonnement de son nom s’arrête à la pierre de sa tombe. Dans la surdité du sommeil éternel, il n’est pas importuné par la Gloire. Mais pour Bergotte l’antithèse n’était pas entièrement achevée. Il existait encore assez pour souffrir du tumulte. Il remuait encore, bien que péniblement, tandis que ses oeuvres, bondissantes, comme des filles qu’on aime mais dont l’impétueuse jeunesse et les bruyants plaisirs vous fatiguent, entraînaient chaque jour jusqu’au pied de son lit des admirateurs nouveaux.

