Une page de Proust au hasard:
0604 - MALADIE DE MA GRAND’MÈRE
MALADIE DE MA GRAND’MÈRE. MALADIE DE BERGOTTE.
LE DUC ET LE MÉDECIN.
DÉCLIN DE MA GRAND’MÈRE. SA MORT.
—Monsieur, je ne dis pas, mais vous n’avez pas pris de rendez-vous avec moi, vous n’avez pas de numéro. D’ailleurs, ce n’est pas mon jour de consultation. Vous devez avoir votre médecin. Je ne peux pas me substituer, à moins qu’il ne me fasse appeler en consultation. C’est une question de déontologie....
Au moment où je faisais signe à un fiacre, j’avais rencontré le fameux professeur E..., presque ami de mon père et de mon grand-père, en tout cas en relations avec eux, lequel demeurait avenue Gabriel, et, pris d’une inspiration subite, je l’avais arrêté au moment où il rentrait, pensant qu’il serait peut-être d’un excellent conseil pour ma grand’mère. Mais, pressé, après avoir pris ses lettres, il voulait m’éconduire, et je ne pus lui parler qu’en montant avec lui dans l’ascenseur, dont il me pria de le laisser manoeuvrer les boutons, c’était chez lui une manie.
—Mais, Monsieur, je ne demande pas que vous receviez ma grand’mère, vous comprendrez après ce que je vais vous dire, qu’elle est peu en état, je vous demande au contraire de passer d’ici une demi-heure chez nous, où elle sera rentrée.
—Passer chez vous? mais, Monsieur, vous n’y pensez pas. Je dîne chez le Ministre du Commerce, il faut que je fasse une visite avant, je vais m’habiller tout de suite; pour comble de malheur mon habit a été déchiré et l’autre n’a pas de boutonnière pour passer les décorations. Je vous en prie, faites-moi le plaisir de ne pas toucher les boutons de l’ascenseur, vous ne savez pas le manoeuvrer, il faut être prudent en tout. Cette boutonnière va me retarder encore. Enfin, par amitié pour les vôtres, si votre grand’mère vient tout de suite je la recevrai. Mais je vous préviens que je n’aurai qu’un quart d’heure bien juste à lui donner.
J’étais reparti aussitôt, n’étant même pas sorti de l’ascenseur que le professeur E... avait mis lui-même en marche pour me faire descendre, non sans me regarder avec méfiance.

