Une page de Proust au hasard:
0603 - Enfin ma grand’mère sortit
—J’ai eu peur que tu n’aies eu une nausée, grand’mère; te sens-tu mieux? lui dis-je.
Sans doute pensa-t-elle qu’il lui était impossible, sans m’inquiéter, de ne pas me répondre.
—J’ai entendu toute la conversation entre la «marquise» et le garde, me dit-elle. C’était on ne peut plus Guermantes et petit noyau Verdurin. Dieu! qu’en termes galants ces choses-là étaient mises. Et elle ajouta encore, avec application, ceci de sa marquise à elle, Mme de Sévigné: «En les écoutant je pensais qu’ils me préparaient les délices d’un adieu.»
Voilà le propos qu’elle me tint et où elle avait mis toute sa finesse, son goût des citations, sa mémoire des classiques, un peu plus même qu’elle n’eût fait d’habitude et comme pour montrer qu’elle gardait bien tout cela en sa possession. Mais ces phrases, je les devinai plutôt que je ne les entendis, tant elle les prononça d’une voix ronchonnante et en serrant les dents plus que ne pouvait l’expliquer la peur de vomir.
—Allons, lui dis-je assez légèrement pour n’avoir pas l’air de prendre trop au sérieux son malaise, puisque tu as un peu mal au coeur, si tu veux bien nous allons rentrer, je ne veux pas promener aux Champs-Élysées une grand’mère qui a une indigestion.
—Je n’osais pas te le proposer à cause de tes amis, me répondit-elle. Pauvre petit! Mais puisque tu le veux bien, c’est plus sage.
J’eus peur qu’elle ne remarquât la façon dont elle prononçait ces mots.
—Voyons, lui dis-je brusquement, ne te fatigue donc pas à parler, puisque tu as mal au coeur; c’est absurde, attends au moins que nous soyons rentrés.
Elle me sourit tristement et me serra la main. Elle avait compris qu’il n’y avait pas à me cacher ce que j’avais deviné tout de suite: qu’elle venait d’avoir une petite attaque.

