0599 - Malgré cette compétence plus particulière en matière cérébrale et nerveuse

Malgré cette compétence plus particulière en matière cérébrale et nerveuse, comme je savais que du Boulbon était un grand médecin, un homme supérieur, d’une intelligence inventive et profonde, je suppliai ma mère de le faire venir, et l’espoir que, par une vue juste du mal, il le guérirait peut-être, finit par l’emporter sur la crainte que nous avions, si nous appelions un consultant, d’effrayer ma grand’mère. Ce qui décida ma mère fut que, inconsciemment encouragée par Cottard, ma grand’mère ne sortait plus, ne se levait guère. Elle avait beau nous répondre par la lettre de Mme de Sévigné sur Mme de la Fayette: «On disait qu’elle était folle de ne vouloir point sortir. Je disais à ces personnes si précipitées dans leur jugement: «Mme de la Fayette n’est pas folle» et je m’en tenais là. Il a fallu qu’elle soit morte pour faire voir qu’elle avait raison de ne pas sortir.» Du Boulbon appelé donna tort, sinon à Mme de Sévigné qu’on ne lui cita pas, du moins à ma grand’mère. Au lieu de l’ausculter, tout en posant sur elle ses admirables regards où il y avait peut-être l’illusion de scruter profondément la malade, ou le désir de lui donner cette illusion, qui semblait spontanée mais devait être tenue machinale, ou de ne pas lui laisser voir qu’il pensait à tout autre chose, ou de prendre de l’empire sur elle,—il commença à parler de Bergotte.

—Ah! je crois bien, Madame, c’est admirable; comme vous avez raison de l’aimer! Mais lequel de ses livres préférez-vous? Ah! vraiment! Mon Dieu, c’est peut-être en effet le meilleur. C’est en tout cas son roman le mieux composé: Claire y est bien charmante; comme personnage d’homme lequel vous y est le plus sympathique?

Je crus d’abord qu’il la faisait ainsi parler littérature parce que, lui, la médecine l’ennuyait, peut-être aussi pour faire montre de sa largeur d’esprit, et même, dans un but plus thérapeutique, pour rendre confiance à la malade, lui montrer qu’il n’était pas inquiet, la distraire de son état. Mais, depuis, j’ai compris que, surtout particulièrement remarquable comme aliéniste et pour ses études sur le cerveau, il avait voulu se rendre compte par ses questions si la mémoire de ma grand’mère était bien intacte. Comme à contre-coeur il l’interrogea un peu sur sa vie, l’oeil sombre et fixe. Puis tout à coup, comme apercevant la vérité et décidé à l’atteindre coûte que coûte, avec un geste préalable qui semblait avoir peine à s’ébrouer, en les écartant, du flot des dernières hésitations qu’il pouvait avoir et de toutes les objections que nous aurions pu faire, regardant ma grand’mère d’un oeil lucide, librement et comme enfin sur la terre ferme, ponctuant les mots sur un ton doux et prenant, dont l’intelligence nuançait toutes les inflexions (sa voix du reste, pendant toute la visite, resta ce qu’elle était naturellement, caressante, et sous ses sourcils embroussaillés, ses yeux ironiques étaient remplis de bonté):

—Vous irez bien, Madame, le jour lointain ou proche, et il dépend de vous que ce soit aujourd’hui même, où vous comprendrez que vous n’avez rien et où vous aurez repris la vie commune. Vous m’avez dit que vous ne mangiez pas, que vous ne sortiez pas?

—Mais, Monsieur, j’ai un peu de fièvre.

Il toucha sa main.

—Pas en ce moment en tout cas. Et puis la belle excuse! Ne savez-vous pas que nous laissons au grand air, que nous suralimentons, des tuberculeux qui ont jusqu’à 39°?

—Mais j’ai aussi un peu d’albumine.

—Vous ne devriez pas le savoir. Vous avez ce que j’ai décrit sous le nom d’albumine mentale. Nous avons tous eu, au cours d’une indisposition, notre petite crise d’albumine que notre médecin s’est empressé de rendre durable en nous la signalant. Pour une affection que les médecins guérissent avec des médicaments (on assure, du moins, que cela est arrivé quelquefois), ils en produisent dix chez des sujets bien portants, en leur inoculant cet agent pathogène, plus virulent mille fois que tous les microbes, l’idée qu’on est malade. Une telle croyance, puissante sur le tempérament de tous, agit avec une efficacité particulière chez les nerveux. Dites-leur qu’une fenêtre fermée est ouverte dans leur dos, ils commencent à éternuer; faites-leur croire que vous avez mis de la magnésie dans leur potage, ils seront pris de coliques; que leur café était plus fort que d’habitude, ils ne fermeront pas l’oeil de la nuit. Croyez-vous, Madame, qu’il ne m’a pas suffi de voir vos yeux, d’entendre seulement la façon dont vous vous exprimez, que dis-je? de voir Madame votre fille et votre petit-fils qui vous ressemblent tant, pour connaître à qui j’avais affaire? «Ta grand’mère pourrait peut-être aller s’asseoir, si le docteur le lui permet, dans une allée calme des Champs-Élysées, près de ce massif de lauriers devant lequel tu jouais autrefois», me dit ma mère consultant ainsi indirectement du Boulbon et de laquelle la voix prenait, à cause de cela, quelque chose de timide et de déférent qu’elle n’aurait pas eu si elle s’était adressée à moi seul. Le docteur se tourna vers ma grand’mère et, comme il n’était pas moins lettré que savant: «Allez aux Champs-Élysées, Madame, près du massif de lauriers qu’aime votre petit-fils. Le laurier vous sera salutaire. Il purifie. Après avoir exterminé le serpent Python, c’est une branche de laurier à la main qu’Apollon fit son entrée dans Delphes. Il voulait ainsi se préserver des germes mortels de la bête venimeuse. Vous voyez que le laurier est le plus ancien, le plus vénérable, et j’ajouterai—ce qui a sa valeur en thérapeutique, comme en prophylaxie—le plus beau des antiseptiques.»