Une page de Proust au hasard:
0584 - Mais le prince de Faffenheim n’était pas un naïf
«J’ai compris que j’avais fait fausse route.» Car dès qu’il avait recommencé à parler Institut, M. de Norpois lui avait redit:
—J’aimerais cela beaucoup, beaucoup pour mes collègues. Ils doivent, je pense, se sentir vraiment honorés que vous ayez pensé à eux. C’est une candidature tout à fait intéressante, un peu en dehors de nos habitudes. Vous savez, l’Académie est très routinière, elle s’effraye de tout ce qui rend un son un peu nouveau. Personnellement je l’en blâme. Que de fois il m’est arrivé de le laisser entendre à mes collègues. Je ne sais même pas, Dieu me pardonne, si le mot d’encroûtés n’est pas sorti une fois de mes lèvres, avait-il ajouté avec un sourire scandalisé, à mi-voix, presque a parte, comme dans un effet de théâtre et en jetant sur le prince un coup d’oeil rapide et oblique de son oeil bleu, comme un vieil acteur qui veut juger de son effet. Vous comprenez, prince, que je ne voudrais pas laisser une personnalité aussi éminente que la vôtre s’embarquer dans une partie perdue d’avance. Tant que les idées de mes collègues resteront aussi arriérées, j’estime que la sagesse est de s’abstenir. Croyez bien d’ailleurs que si je voyais jamais un esprit un peu plus nouveau, un peu plus vivant, se dessiner dans ce collège qui tend à devenir une nécropole, si j’escomptais une chance possible pour vous, je serais le premier à vous en avertir.
«Le cordon de Saint–André est une erreur, pensa le prince; les négociations n’ont pas fait un pas; ce n’est pas cela qu’il voulait. Je n’ai pas mis la main sur la bonne clef.»
C’était un genre de raisonnement dont M. de Norpois, formé à la même école que le prince, eût été capable. On peut railler la pédantesque niaiserie avec laquelle les diplomates à la Norpois s’extasient devant une parole officielle à peu près insignifiante. Mais leur enfantillage a sa contre-partie: les diplomates savent que, dans la balance qui assure cet équilibre, européen ou autre, qu’on appelle la paix, les bons sentiments, les beaux discours, les supplications pèsent fort peu; et que le poids lourd, le vrai, les déterminations, consiste en autre chose, en la possibilité que l’adversaire a, s’il est assez fort, ou n’a pas, de contenter, par moyen d’échange, un désir. Cet ordre de vérités, qu’une personne entièrement désintéressée comme ma grand’mère, par exemple, n’eût pas compris, M. de Norpois, le prince von —— avaient souvent été aux prises avec lui. Chargé d’affaires dans les pays avec lesquels nous avions été à deux doigts d’avoir la guerre, M. de Norpois, anxieux de la tournure que les événements allaient prendre, savait très bien que ce n’était pas par le mot «Paix», ou par le mot «Guerre», qu’ils lui seraient signifiés, mais par un autre, banal en apparence, terrible ou béni, et que le diplomate, à l’aide de son chiffre, saurait immédiatement lire, et auquel, pour sauvegarder la dignité de la France, il répondrait par un autre mot tout aussi banal mais sous lequel le ministre de la nation ennemie verrait aussitôt: Guerre. Et même, selon une coutume ancienne, analogue à celle qui donnait au premier rapprochement de deux êtres promis l’un à l’autre la forme d’une entrevue fortuite à une représentation du théâtre du Gymnase, le dialogue où le destin dicterait le mot «Guerre» ou le mot «Paix» n’avait généralement pas eu lieu dans le cabinet du ministre, mais sur le banc d’un «Kurgarten» où le ministre et M. de Norpois allaient l’un et l’autre à des fontaines thermales boire à la source de petits verres d’une eau curative. Par une sorte de convention tacite, ils se rencontraient à l’heure de la cure, faisaient d’abord ensemble quelques pas d’une promenade que, sous son apparence bénigne, les deux interlocuteurs savaient aussi tragique qu’un ordre de mobilisation. Or, dans une affaire privée comme cette présentation à l’Institut, le prince avait usé du même système d’induction qu’il avait fait dans sa carrière, de la même méthode de lecture à travers les symboles superposés.
Et certes on ne peut prétendre que ma grand’mère et ses rares pareils eussent été seuls à ignorer ce genre de calculs. En partie la moyenne de l’humanité, exerçant des professions tracées d’avance, rejoint par son manque d’intuition l’ignorance que ma grand’mère devait à son haut désintéressement. Il faut souvent descendre jusqu’aux êtres entretenus, hommes ou femmes, pour avoir à chercher le mobile de l’action ou des paroles en apparence les plus innocentes dans l’intérêt, dans la nécessité de vivre. Quel homme ne sait que, quand une femme qu’il va payer lui dit: «Ne parlons pas d’argent», cette parole doit être comptée, ainsi qu’on dit en musique, comme «une mesure pour rien», et que si plus tard elle lui déclare: «Tu m’as fait trop de peine, tu m’as souvent caché la vérité, je suis à bout», il doit interpréter: «un autre protecteur lui offre davantage»? Encore n’est-ce là que le langage d’une cocotte assez rapprochée des femmes du monde. Les apaches fournissent des exemples plus frappants. Mais M. de Norpois et le prince allemand, si les apaches leur étaient inconnus, avaient accoutumé de vivre sur le même plan que les nations, lesquelles sont aussi, malgré leur grandeur, des êtres d’égoïsme et de ruse, qu’on ne dompte que par la force, par la considération de leur intérêt, qui peut les pousser jusqu’au meurtre, un meurtre symbolique souvent lui aussi, la simple hésitation à se battre ou le refus de se battre pouvant signifier pour une nation: «périr». Mais comme tout cela n’est pas dit dans les Livres Jaunes et autres, le peuple est volontiers pacifiste; s’il est guerrier, c’est instinctivement, par haine, par rancune, non par les raisons qui ont décidé les chefs d’État avertis par les Norpois.

