0582 - Tiens, quand on parle du Saint–Loup ... dit Mme de Guermantes

—Tiens, quand on parle du Saint–Loup ... dit Mme de Guermantes.

Mme de Marsantes, qui tournait le dos à la porte, n’avait pas vu entrer son fils. Quand elle l’aperçut, en cette mère la joie battit véritablement comme un coup d’aile, le corps de Mme de Marsantes se souleva à demi, son visage palpita et elle attachait sur Robert des yeux émerveillés:

—Comment, tu es venu! quel bonheur! quelle surprise!

—Ah! quand on parle du Saint–Loup ... je comprends, dit le diplomate belge riant aux éclats.

—C’est délicieux, répliqua sèchement Mme de Guermantes qui détestait les calembours et n’avait hasardé celui-là qu’en ayant l’air de se moquer d’elle-même.

—Bonjour, Robert, dit-elle; eh bien! voilà comme on oublie sa tante.

Ils causèrent un instant ensemble et sans doute de moi, car tandis que Saint–Loup se rapprochait de sa mère, Mme de Guermantes se tourna vers moi.

—Bonjour, comme allez-vous? me dit-elle.

Elle laissa pleuvoir sur moi la lumière de son regard bleu, hésita un instant, déplia et tendit la tige de son bras, pencha en avant son corps, qui se redressa rapidement en arrière comme un arbuste qu’on a couché et qui, laissé libre, revient à sa position naturelle. Ainsi agissait-elle sous le feu des regards de Saint–Loup qui l’observait et faisait à distance des efforts désespérés pour obtenir un peu plus encore de sa tante. Craignant que la conversation ne tombât, il vint l’alimenter et répondit pour moi:

—Il ne va pas très bien, il est un peu fatigué; du reste, il irait peut-être mieux s’il te voyait plus souvent, car je ne te cache pas qu’il aime beaucoup te voir.

—Ah! mais, c’est très aimable, dit Mme de Guermantes d’un ton volontairement banal, comme si je lui eusse apporté son manteau. Je suis très flattée.

—Tiens, je vais un peu près de ma mère, je te donne ma chaise, me dit Saint–Loup en me forçant ainsi à m’asseoir à côté de sa tante.

Nous nous tûmes tous deux.

—Je vous aperçois quelquefois le matin, me dit-elle comme si ce fût une nouvelle qu’elle m’eût apprise, et comme si moi je ne la voyais pas. Ça fait beaucoup de bien à la santé.

—Oriane, dit à mi-voix Mme de Marsantes, vous disiez que vous alliez voir Mme de Saint–Ferréol, est-ce que vous auriez été assez gentille pour lui dire qu’elle ne m’attende pas à dîner? Je resterai chez moi puisque j’ai Robert. Si même j’avais osé vous demander de dire en passant qu’on achète tout de suite de ces cigares que Robert aime, ça s’appelle des «Corona», il n’y en a plus.

Robert se rapprocha; il avait seulement entendu le nom de Mme de Saint–Ferréol.

—Qu’est-ce que c’est encore que ça, Mme de Saint–Ferréol? demanda-t-il sur un ton d’étonnement et de décision, car il affectait d’ignorer tout ce qui concernait le monde.

—Mais voyons, mon chéri, tu sais bien, dit sa mère, c’est la soeur de Vermandois; c’est elle qui t’avait donné ce beau jeu de billard que tu aimais tant.

—Comment, c’est la soeur de Vermandois, je n’en avais pas la moindre idée. Ah! ma famille est épatante, dit-il en se tournant à demi vers moi et en prenant sans s’en rendre compte les intonations de Bloch comme il empruntait ses idées, elle connaît des gens inouïs, des gens qui s’appellent plus ou moins Saint–Ferréol (et détachant la dernière consonne de chaque mot), elle va au bal, elle se promène en Victoria, elle mène une existence fabuleuse. C’est prodigieux.

Mme de Guermantes fit avec la gorge ce bruit léger, bref et fort comme d’un sourire forcé qu’on ravale, et qui était destiné à montrer qu’elle prenait part, dans la mesure où la parenté l’y obligeait, à l’esprit de son neveu. On vint annoncer que le prince de Faffenheim–Munsterburg-Weinigen faisait dire à M. de Norpois qu’il était là.

—Allez le chercher, monsieur, dit Mme de Villeparisis à l’ancien ambassadeur qui se porta au-devant du premier ministre allemand.

Mais la marquise le rappela:

—Attendez, monsieur; faudra-t-il que je lui montre la miniature de l’Impératrice Charlotte?

—Ah! je crois qu’il sera ravi, dit l’Ambassadeur d’un ton pénétré et comme s’il enviait ce fortuné ministre de la faveur qui l’attendait.

—Ah! je sais qu’il est très bien pensant, dit Mme de Marsantes, et c’est si rare parmi les étrangers. Mais je suis renseignée. C’est l’antisémitisme en personne.