0581 - Écoute, dit Mme de Villeparisis à la duchesse de Guermantes

—Écoute, dit Mme de Villeparisis à la duchesse de Guermantes, je crois que j’aurai tout à l’heure la visite d’une femme que tu ne veux pas connaître, j’aime mieux te prévenir pour que cela ne t’ennuie pas. D’ailleurs, tu peux être tranquille, je ne l’aurai jamais chez moi plus tard, mais elle doit venir pour une seule fois aujourd’hui. C’est la femme de Swann.

Mme Swann, voyant les proportions que prenait l’affaire Dreyfus et craignant que les origines de son mari ne se tournassent contre elle, l’avait supplié de ne plus jamais parler de l’innocence du condamné. Quand il n’était pas là, elle allait plus loin et faisait profession du nationalisme le plus ardent; elle ne faisait que suivre en cela d’ailleurs Mme Verdurin chez qui un antisémitisme bourgeois et latent s’était réveillé et avait atteint une véritable exaspération. Mme Swann avait gagné à cette attitude d’entrer dans quelques-unes des ligues de femmes du monde antisémite qui commençaient à se former et avait noué des relations avec plusieurs personnes de l’aristocratie. Il peut paraître étrange que, loin de les imiter, la duchesse de Guermantes, si amie de Swann, eût, au contraire, toujours résisté au désir qu’il ne lui avait pas caché de lui présenter sa femme. Mais on verra plus tard que c’était un effet du caractère particulier de la duchesse qui jugeait qu’elle «n’avait pas» à faire telle ou telle chose, et imposait avec despotisme ce qu’avait décidé son «libre arbitre» mondain, fort arbitraire.

—Je vous remercie de me prévenir, répondit la duchesse. Cela me serait en effet très désagréable. Mais comme je la connais de vue je me lèverai à temps.

—Je t’assure, Oriane, elle est très agréable, c’est une excellente femme, dit Mme de Marsantes.

—Je n’en doute pas, mais je n’éprouve aucun besoin de m’en assurer par moi-même.

—Est-ce que tu es invitée chez Lady Israël? demanda Mme de Villeparisis à la duchesse, pour changer la conversation.

—Mais, Dieu merci, je ne la connais pas, répondit Mme de Guermantes. C’est à Marie–Aynard qu’il faut demander cela. Elle la connaît et je me suis toujours demandé pourquoi.

—Je l’ai en effet connue, répondit Mme de Marsantes, je confesse mes erreurs. Mais je suis décidée à ne plus la connaître. Il paraît que c’est une des pires et qu’elle ne s’en cache pas. Du reste, nous avons tous été trop confiants, trop hospitaliers. Je ne fréquenterai plus personne de cette nation. Pendant qu’on avait de vieux cousins de province du même sang, à qui on fermait sa, porte, on l’ouvrait aux Juifs. Nous voyons maintenant leur remerciement. Hélas! je n’ai rien à dire, j’ai un fils adorable et qui débite, en jeune fou qu’il est, toutes les insanités possibles, ajouta-t-elle en entendant que M. d’Argencourt avait fait allusion à Robert. Mais, à propos de Robert, est-ce que vous ne l’avez pas vu? demanda-t-elle à Mme de Villeparisis; comme c’est samedi, je pensais qu’il aurait pu passer vingt-quatre heures à Paris, et dans ce cas il serait sûrement venu vous voir.

En réalité Mme de Marsantes pensait que son fils n’aurait pas de permission; mais comme, en tout cas, elle savait que s’il en avait eu une il ne serait pas venu chez Mme de Villeparisis, elle espérait, en ayant l’air de croire qu’elle l’eût trouvé ici, lui faire pardonner, par sa tante susceptible, toutes les visites qu’il ne lui avait pas faites.

—Robert ici! Mais je n’ai pas même eu un mot de lui; je crois que je ne l’ai pas vu depuis Balbec.

—Il est si occupé, il a tant à faire, dit Mme de Marsantes.

Un imperceptible sourire fit onduler les cils de Mme de Guermantes qui regarda le cercle qu’avec la pointe de son ombrelle elle traçait sur le tapis. Chaque fois que le duc avait délaissé trop ouvertement sa femme, Mme de Marsantes avait pris avec éclat contre son propre frère le parti de sa belle-soeur. Celle-ci gardait de cette protection un souvenir reconnaissant et rancunier, et elle n’était qu’à demi fâchée des fredaines de Robert. A ce moment, la porte s’étant ouverte de nouveau, celui-ci entra.