Une page de Proust au hasard:
0579 - Vous, monsieur, dit Bloch, en se tournant vers M. d’Argencourt
—C’est une affaire qui ne regarde que les Français entre eux, n’est-ce pas? répondit M. d’Argencourt avec cette insolence particulière qui consiste à prêter à l’interlocuteur une opinion qu’on sait manifestement qu’il ne partage pas, puisqu’il vient d’en émettre une opposée.
Bloch rougit; M. d’Argencourt sourit, en regardant autour de lui, et si ce sourire, pendant qu’il l’adressa aux autres visiteurs, fut malveillant pour Bloch, il se tempéra de cordialité en l’arrêtant finalement sur mon ami afin d’ôter à celui-ci le prétexte de se fâcher des mots qu’il venait d’entendre et qui n’en restaient pas moins cruels. Mme de Guermantes dit à l’oreille de M. d’Argencourt quelque chose que je n’entendis pas mais qui devait avoir trait à la religion de Bloch, car il passa à ce moment dans la figure de la duchesse cette expression à laquelle la peur qu’on a d’être remarqué par la personne dont on parle donne quelque chose d’hésitant et de faux et où se mêle la gaîté curieuse et malveillante qu’inspiré un groupement humain auquel nous nous sentons radicalement étrangers. Pour se rattraper Bloch se tourna vers le duc de Châtellerault: «Vous, monsieur, qui êtes français, vous savez certainement qu’on est dreyfusard à l’étranger, quoiqu’on prétende qu’en France on ne sait jamais ce qui se passe à l’étranger. Du reste je sais qu’on peut causer avec vous, Saint–Loup me l’a dit.» Mais le jeune duc, qui sentait que tout le monde se mettait contre Bloch et qui était lâche comme on l’est souvent dans le monde, usant d’ailleurs d’un esprit précieux et mordant que, par atavisme, il semblait tenir de M. de Charlus: «Excusez-moi, Monsieur, de ne pas discuter de Dreyfus avec vous, mais c’est une affaire dont j’ai pour principe de ne parler qu’entre Japhétiques.» Tout le monde sourit, excepté Bloch, non qu’il n’eût l’habitude de prononcer des phrases ironiques sur ses origines juives, sur son côté qui tenait un peu au Sinaï. Mais au lieu d’une de ces phrases, lesquelles sans doute n’étaient pas prêtes, le déclic de la machine intérieure en fit monter une autre à la bouche de Bloch. Et on ne put recueillir que ceci: «Mais comment avez-vous pu savoir? Qui vous a dit?» comme s’il avait été le fils d’un forçat. D’autre part, étant donné son nom qui ne passe pas précisément pour chrétien, et son visage, son étonnement montrait quelque naïveté.
Ce que lui avait dit M. de Norpois ne l’ayant pas complètement satisfait, il s’approcha de l’archiviste et lui demanda si on ne voyait pas quelquefois, chez Mme de Villeparisis M. du Paty de Clam ou M. Joseph Reinach. L’archiviste ne répondit rien; il était nationaliste et ne cessait de prêcher à la marquise qu’il y aurait bientôt une guerre sociale et qu’elle devrait être plus prudente dans le choix de ses relations. Il se demanda si Bloch n’était pas un émissaire secret du syndicat venu pour le renseigner et alla immédiatement répéter à Mme de Villeparisis ces questions que Bloch venait de lui poser. Elle jugea qu’il était au moins mal élevé, peut-être dangereux pour la situation de M. de Norpois. Enfin elle voulait donner satisfaction à l’archiviste, la seule personne qui lui inspirât quelque crainte et par lequel elle était endoctrinée, sans grand succès (chaque matin il lui lisait l’article de M. Judet dans le Petit Journal). Elle voulut donc signifier à Bloch qu’il eût à ne pas revenir et elle trouva tout naturellement dans son répertoire mondain la scène par laquelle une grande dame met quelqu’un à la porte de chez elle, scène qui ne comporte nullement le doigt levé et les yeux flambants que l’on se figure. Comme Bloch s’approchait d’elle pour lui dire au revoir, enfoncée dans son grand fauteuil, elle parut à demi tirée d’une vague somnolence. Ses regards noyés n’eurent que la lueur faible et charmante d’une perle. Les adieux de Bloch, déplissant à peine dans la figure de la marquise un languissant sourire, ne lui arrachèrent pas une parole, et elle ne lui tendit pas la main. Cette scène mit Bloch au comble de l’étonnement, mais comme un cercle de personnes en était témoin alentour, il ne pensa pas qu’elle pût se prolonger sans inconvénient pour lui et, pour forcer la marquise, la main qu’on ne venait pas lui prendre, de lui-même il la tendit. Mme de Villeparisis fut choquée. Mais sans doute, tout en tenant à donner une satisfaction immédiate à l’archiviste et au clan antidreyfusard, voulait-elle pourtant ménager l’avenir, elle se contenta d’abaisser les paupières et de fermer à demi les yeux.
—Je crois qu’elle dort, dit Bloch à l’archiviste qui, se sentant soutenu par la marquise, prit un air indigné. Adieu, madame, cria-t-il.
La marquise fit le léger mouvement de lèvres d’une mourante qui voudrait ouvrir la bouche, mais dont le regard ne reconnaît plus. Puis elle se tourna, débordante d’une vie retrouvée, vers le marquis d’Argencourt tandis que Bloch s’éloignait persuadé qu’elle était «ramollie». Plein de curiosité et du dessein d’éclairer un incident si étrange, il revint la voir quelques jours après. Elle le reçut très bien parce qu’elle était bonne femme, que l’archiviste n’était pas là, qu’elle tenait à la saynète que Bloch devait faire jouer chez elle, et qu’enfin elle avait fait le jeu de grande dame qu’elle désirait, lequel fut universellement admiré et commenté le soir même dans divers salons, mais d’après une version qui n’avait déjà plus aucun rapport avec la vérité.
—Vous parliez des Sept Princesses, duchesse, vous savez (je n’en suis pas plus fier pour ça) que l’auteur de ce ... comment dirai-je, de ce factum, est un de mes compatriotes, dit M. d’Argencourt avec une ironie mêlée de la satisfaction de connaître mieux que les autres l’auteur d’une oeuvre dont on venait de parler. Oui, il est belge de son état, ajouta-t-il.
—Vraiment? Non, nous ne vous accusons pas d’être pour quoi que ce soit dans les Sept Princesses. Heureusement pour vous et pour vos compatriotes, vous ne ressemblez pas à l’auteur de cette ineptie. Je connais des Belges très aimables, vous, votre Roi qui est un peu timide mais plein d’esprit, mes cousins Ligne et bien d’autres, mais heureusement vous ne parlez pas le même langage que l’auteur des Sept Princesses. Du reste, si vous voulez que je vous dise, c’est trop d’en parler parce que surtout ce n’est rien. Ce sont des gens qui cherchent à avoir l’air obscur et au besoin qui s’arrangent d’être ridicules pour cacher qu’ils n’ont pas d’idées. S’il y avait quelque chose dessous, je vous dirais que je ne crains pas certaines audaces, ajouta-t-elle d’un ton sérieux, du moment qu’il y a de la pensée. Je ne sais pas si vous avez vu la pièce de Borelli. Il y a des gens que cela a choqués; moi, quand je devrais me faire lapider, ajouta-t-elle sans se rendre compte qu’elle ne courait pas de grands risques, j’avoue que j’ai trouvé cela infiniment curieux. Mais les Sept Princesses! L’une d’elle a beau avoir des bontés pour son neveu, je ne peux pas pousser les sentiments de famille....

