0576 - Bloch cherchait à pousser M. de Norpois sur le colonel Picquart

Bloch cherchait à pousser M. de Norpois sur le colonel Picquart.

—Il est hors de conteste, répondit M. de Norpois, que sa déposition était nécessaire. Je sais qu’en soutenant cette opinion j’ai fait pousser à plus d’un de mes collègues des cris d’orfraie, mais, à mon sens, le gouvernement avait le devoir de laisser parler le colonel. On ne sort pas d’une pareille impasse par une simple pirouette, ou alors on risque de tomber dans un bourbier. Pour l’officier lui-même, cette déposition produisit à la première audience une impression des plus favorables. Quand on l’a vu, bien pris dans le joli uniforme des chasseurs, venir sur un ton parfaitement simple et franc raconter ce qu’il avait vu, ce qu’il avait cru, dire: «Sur mon honneur de soldat (et ici la voix de M. de Norpois vibra d’un léger trémolo patriotique) telle est ma conviction», il n’y a pas à nier que l’impression a été profonde.

«Voilà, il est dreyfusard, il n’y a plus l’ombre d’un doute», pensa Bloch.

—Mais ce qui lui a aliéné entièrement les sympathies qu’il avait pu rallier d’abord, cela a été sa confrontation avec l’archiviste Gribelin, quand on entendit ce vieux serviteur, cet homme qui n’a qu’une parole (et M. de Norpois accentua avec l’énergie des convictions sincères les mots qui suivirent), quand on l’entendit, quand on le vit regarder dans les yeux son supérieur, ne pas craindre de lui tenir la dragée haute et lui dire d’un ton qui n’admettait pas de réplique: «Voyons, mon colonel, vous savez bien que je n’ai jamais menti, vous savez bien qu’en ce moment, comme toujours, je dis la vérité», le vent tourna, M. Picquart eut beau remuer ciel et terre dans les audiences suivantes, il fit bel et bien fiasco.

«Non, décidément il est antidreyfusard, c’est couru, se dit Bloch. Mais s’il croit Picquart un traître qui ment, comment peut-il tenir compte de ses révélations et les évoquer comme s’il y trouvait du charme et les croyait sincères? Et si au contraire il voit en lui un juste qui délivre sa conscience, comment peut-il le supposer mentant dans sa confrontation avec Gribelin?»

—En tout cas, si ce Dreyfus est innocent, interrompit la duchesse, il ne le prouve guère. Quelles lettres idiotes, emphatiques, il écrit de son île! Je ne sais pas si M. Esterhazy vaut mieux que lui, mais il a un autre chic dans la façon de tourner les phrases, une autre couleur. Cela ne doit pas faire plaisir aux partisans de M. Dreyfus. Quel malheur pour eux qu’ils ne puissent pas changer d’innocent.

Tout le monde éclata de rire. «Vous avez entendu le mot d’Oriane? demanda vivement le duc de Guermantes à Mme de Villeparisis.—Oui, je le trouve très drôle.» Cela ne suffisait pas au duc: «Eh bien, moi, je ne le trouve pas drôle; ou plutôt cela m’est tout à fait égal qu’il soit drôle ou non. Je ne fais aucun cas de l’esprit.» M. d’Argencourt protestait. «Il ne pense pas un mot de ce qu’il dit», murmura la duchesse. «C’est sans doute parce que j’ai fait partie des Chambres où j’ai entendu des discours brillants qui ne signifiaient rien. J’ai appris à y apprécier surtout la logique. C’est sans doute à cela que je dois de n’avoir pas été réélu. Les choses drôles me sont indifférentes.—Basin, ne faites pas le Joseph Prudhomme, mon petit, vous savez bien que personne n’aime plus l’esprit que vous.—Laissez-moi finir. C’est justement parce que je suis insensible à un certain genre de facéties, que je prise souvent l’esprit de ma femme. Car il part généralement d’une observation juste. Elle raisonne comme un homme, elle formule comme un écrivain.»