0575 - Cependant, ayant entendu le nom de Bloch

Cependant, ayant entendu le nom de Bloch, il le voyait poser des questions à M. de Norpois avec une inquiétude qui en éveilla une différente mais aussi forte chez la marquise. Tremblant devant l’archiviste et faisant l’antidreyfusarde avec lui, elle craignait ses reproches s’il se rendait compte qu’elle avait reçu un Juif plus ou moins affilié au «syndicat».

—Ah! mentalité, j’en prends note, je le resservirai, dit le duc. (Ce n’était pas une figure, le duc avait un petit carnet rempli de «citations» et qu’il relisait avant les grands dîners.) Mentalité me plaît. Il y a comme cela des mots nouveaux qu’on lance, mais ils ne durent pas. Dernièrement, j’ai lu comme cela qu’un écrivain était «talentueux». Comprenne qui pourra. Puis je ne l’ai plus jamais revu.

—Mais mentalité est plus employé que talentueux, dit l’historien de la Fronde pour se mêler à la conversation. Je suis membre d’une commission au ministère de l’Instruction publique où je l’ai entendu employer plusieurs fois, et aussi à mon cercle, le cercle Volney, et même à dîner chez M. Émile Ollivier.

—Moi qui n’ai pas l’honneur, de faire partie du ministère de l’Instruction publique, répondit le duc avec une feinte humilité, mais avec une vanité si profonde que sa bouche ne pouvait s’empêcher de sourire et ses yeux de jeter à l’assistance des regards pétillants de joie sous l’ironie desquels rougit le pauvre historien, moi qui n’ai pas l’honneur de faire partie du ministère de l’Instruction publique, reprit-il, s’écoutant parler, ni du cercle Volney (je ne suis que de l’Union et du Jockey) ... vous n’êtes pas du Jockey, monsieur? demanda-t-il à l’historien qui, rougissant encore davantage, flairant une insolence et ne la comprenant pas, se mit à trembler de tous ses membres, moi qui ne dîne même pas chez M. Émile Ollivier, j’avoue que je ne connaissais pas mentalité. Je suis sûr que vous êtes dans mon cas, Argencourt.

—Vous savez pourquoi on ne peut pas montrer les preuves de la trahison de Dreyfus. Il paraît que c’est parce qu’il est l’amant de la femme du ministre de la Guerre, cela se dit sous le manteau.

—Ah! je croyais de la femme du président du Conseil, dit M. d’Argencourt.

—Je vous trouve tous aussi assommants, les uns que les autres avec cette affaire, dit la duchesse de Guermantes qui, au point de vue mondain, tenait toujours à montrer qu’elle ne se laissait mener par personne. Elle ne peut pas avoir de conséquence pour moi au point de vue des Juifs pour la bonne raison que je n’en ai pas dans mes relations et compte toujours rester dans cette bienheureuse ignorance. Mais, d’autre part, je trouve insupportable que, sous prétexte qu’elles sont bien pensantes, qu’elles n’achètent rien aux marchands juifs ou qu’elles ont «Mort aux Juifs» écrit sur leur ombrelle, une quantité de dames Durand ou Dubois, que nous n’aurions jamais connues, nous soient imposées par Marie–Aynard ou par Victurnienne. Je suis allée chez Marie–Aynard avant-hier. C’était charmant autrefois. Maintenant on y trouve toutes les personnes qu’on a passé sa vie à éviter, sous prétexte qu’elle sont contre Dreyfus, et d’autres dont on n’a pas idée qui c’est.

—Non, c’est la femme du ministre de la Guerre. C’est du moins un bruit qui court les ruelles, reprit le duc qui employait ainsi dans la conversation certaines expressions qu’il croyait ancien régime. Enfin en tout cas, personnellement, on sait que je pense tout le contraire de mon cousin Gilbert. Je ne suis pas un féodal comme lui, je me promènerais avec un nègre s’il était de mes amis, et je me soucierais de l’opinion du tiers et du quart comme de l’an quarante, mais enfin tout de même vous m’avouerez que, quand on s’appelle Saint–Loup, on ne s’amuse pas à prendre le contrepied des idées de tout le monde qui a plus d’esprit que Voltaire et même que mon neveu. Et surtout on ne se livre pas à ce que j’appellerai ces acrobaties de sensibilité, huit jours avant de se présenter au Cercle! Elle est un peu roide! Non, c’est probablement sa petite grue qui lui aura monté le bourrichon. Elle lui aura persuadé qu’il se classerait parmi les «intellectuels». Les intellectuels, c’est le «tarte à la crème» de ces messieurs. Du reste cela a fait faire un assez joli jeu de mots, mais très méchant.

Et le duc cita tout bas pour la duchesse et M. d’Argencourt: «Mater Semita» qui en effet se disait déjà au Jockey, car de toutes les graines voyageuses, celle à qui sont attachées les ailes les plus solides qui lui permettent d’être disséminée à une plus grande distance de son lieu d’éclosion, c’est encore une plaisanterie.

—Nous pourrions demander des explications à monsieur, qui a l’air d’une érudit, dit-il en montrant l’historien. Mais il est préférable de n’en pas parler, d’autant plus que le fait est parfaitement faux. Je ne suis pas si ambitieux que ma cousine Mirepoix qui prétend qu’elle peut suivre la filiation de sa maison avant Jésus-Christ jusqu’à la tribu de Lévi, et je me fais fort de démontrer qu’il n’y a jamais eu une goutte de sang juif dans notre famille. Mais enfin il ne faut tout de même pas nous la faire à l’oseille, il est bien certain que les charmantes opinions de monsieur mon neveu peuvent faire assez de bruit dans Landerneau. D’autant plus que Fezensac est malade, ce sera Duras qui mènera tout, et vous savez s’il aime à faire des embarras, dit le duc qui n’était jamais arrivé à connaître le sens précis de certains mots et qui croyait que faire des embarras voulait dire faire non pas de l’esbroufe, mais des complications.