0551 - Mon Dieu, les ministres, mon cher monsieu

—Mon Dieu, les ministres, mon cher monsieur, était en train de dire Mme de Villeparisis s’adressant plus particulièrement à mon ancien camarade, et renouant le fil d’une conversation que mon entrée avait interrompue, personne ne voulait les voir. Si petite que je fusse, je me rappelle encore le roi priant mon grand-père d’inviter M. Decazes à une redoute où mon père devait danser avec la duchesse de Berry. «Vous me ferez plaisir, Florimond», disait le roi. Mon grand-père, qui était un peu sourd, ayant entendu M. de Castries, trouvait la demande toute naturelle. Quand il comprit qu’il s’agissait de M. Decazes, il eut un moment de révolte, mais s’inclina et écrivit le soir même à M. Decazes en le suppliant de lui faire la grâce et l’honneur d’assister à son bal qui avait lieu la semaine suivante. Car on était poli, monsieur, dans ce temps-là, et une maîtresse de maison n’aurait pas su se contenter d’envoyer sa carte en ajoutant à la main: «une tasse de thé», ou «thé dansant», ou «thé musical». Mais si on savait la politesse on n’ignorait pas non plus l’impertinence. M. Decazes accepta, mais la veille du bal on apprenait que mon grand-père se sentant souffrant avait décommandé la redoute. Il avait obéi au roi, mais il n’avait pas eu M. Decazes à son bal....—Oui, monsieur, je me souviens très bien de M. Molé, c’était un homme d’esprit, il l’a prouvé quand il a reçu M. de Vigny à l’Académie, mais il était très solennel et je le vois encore descendant dîner chez lui son chapeau haut de forme à la main.

—Ah! c’est bien évocateur d’un temps assez pernicieusement philistin, car c’était sans doute une habitude universelle d’avoir son chapeau à la main chez soi, dit Bloch, désireux de profiter de cette occasion si rare de s’instruire, auprès d’un témoin oculaire, des particularités de la vie aristocratique d’autrefois, tandis que l’archiviste, sorte de secrétaire intermittent de la marquise, jetait sur elle des regards attendris et semblait nous dire: «Voilà comme elle est, elle sait tout, elle a connu tout le monde, vous pouvez l’interroger sur ce que vous voudrez, elle est extraordinaire.»

—Mais non, répondit Mme de Villeparisis tout en disposant plus près d’elle le verre où trempaient les cheveux de Vénus que tout à l’heure elle recommencerait à peindre, c’était une habitude à M. Molé, tout simplement. Je n’ai jamais vu mon père avoir son chapeau chez lui, excepté, bien entendu, quand le roi venait, puisque le roi étant partout chez lui, le maître de la maison n’est plus qu’un visiteur dans son propre salon.

—Aristote nous a dit dans le chapitre II..., hasarda M. Pierre, l’historien de la Fronde, mais si timidement que personne n’y fit attention. Atteint depuis quelques semaines d’insomnie nerveuse qui résistait à tous les traitements, il ne se couchait plus et, brisé de fatigue, ne sortait que quand ses travaux rendaient nécessaire qu’il se déplaçât. Incapable de recommencer souvent ces expéditions si simples pour d’autres mais qui lui coûtaient autant que si pour les faire il descendait de la lune, il était surpris de trouver souvent que la vie de chacun n’était pas organisée d’une façon permanente pour donner leur maximum d’utilité aux brusques élans de la sienne. Il trouvait parfois fermée une bibliothèque qu’il n’était allé voir qu’en se campant artificiellement debout et dans une redingote comme un homme de Wells. Par bonheur il avait rencontré Mme de Villeparisis chez elle et allait voir le portrait.

Bloch lui coupa la parole.

—Vraiment, dit-il en répondant à ce que venait de dire Mme de Villeparisis au sujet du protocole réglant les visites royales, je ne savais absolument pas cela—comme s’il était étrange qu’il ne le sût pas.

—A propos de ce genre de visites, vous savez la plaisanterie stupide que m’a faite hier matin mon neveu Basin? demanda Mme de Villeparisis à l’archiviste. Il m’a fait dire, au lieu de s’annoncer, que c’était la reine de Suède qui demandait à me voir.

—Ah! il vous a fait dire cela froidement comme cela! Il en a de bonnes! s’écria Bloch en s’esclaffant, tandis que l’historien souriait avec une timidité majestueuse.

—J’étais assez étonnée parce que je n’étais revenue de la campagne que depuis quelques jours; j’avais demandé pour être un peu tranquille qu’on ne dise à personne que j’étais à Paris, et je me demandais comment la reine de Suède le savait déjà, reprit Mme de Villeparisis laissant ses visiteurs étonnés qu’une visite de la reine de Suède ne fût en elle-même rien d’anormal pour leur hôtesse.