Une page de Proust au hasard:
0550 - A cette première visite qu’en quittant Saint–Loup j’allai faire à Mme de Villeparisis
A cette première visite qu’en quittant Saint–Loup j’allai faire à Mme de Villeparisis, suivant le conseil que M. de Norpois avait donné à mon père, je la trouvai dans son salon tendu de soie jaune sur laquelle les canapés et les admirables fauteuils en tapisseries de Beauvais se détachaient en une couleur rose, presque violette, de framboises mûres. A côté des portraits des Guermantes, des Villeparisis, on en voyait—offerts par le modèle lui-même—de la reine Marie–Amélie, de la reine des Belges, du prince de Joinville, de l’impératrice d’Autriche. Mme de Villeparisis, coiffée d’un bonnet de dentelles noires de l’ancien temps (qu’elle conservait avec le même instinct avisé de la couleur locale ou historique qu’un hôtelier breton qui, si parisienne que soit devenue sa clientèle, croit plus habile de faire garder à ses servantes la coiffe et les grandes manches), était assise à un petit bureau, où devant elle, à côté de ses pinceaux, de sa palette et d’une aquarelle de fleurs commencée, il y avait dans des verres, dans des soucoupes, dans des tasses, des roses mousseuses, des zinnias, des cheveux de Vénus, qu’à cause de l’affluence à ce moment-là des visites elle s’était arrêtée de peindre, et qui avaient l’air d’achalander le comptoir d’une fleuriste dans quelque estampe du XVIIIe siècle. Dans ce salon légèrement chauffé à dessein, parce que la marquise s’était enrhumée en revenant de son château, il y avait, parmi les personnes présentes quand j’arrivai, un archiviste avec qui Mme de Villeparisis avait classé le matin les lettres autographes de personnages historiques à elle adressées et qui étaient destinées à figurer en fac-similés comme pièces justificatives dans les Mémoires qu’elle était en train de rédiger, et un historien solennel et intimidé qui, ayant appris qu’elle possédait par héritage un portrait de la duchesse de Montmorency, était venu lui demander la permission de reproduire ce portrait dans une planche de son ouvrage sur la Fronde, visiteurs auxquels vint se joindre mon ancien camarade Bloch, maintenant jeune auteur dramatique, sur qui elle comptait pour lui procurer à l’oeil des artistes qui joueraient à ses prochaines matinées. Il est vrai que le kaléidoscope social était en train de tourner et que l’affaire Dreyfus allait précipiter les Juifs au dernier rang de l’échelle sociale. Mais, d’une part, le cyclone dreyfusiste avait beau faire rage, ce n’est pas au début d’une tempête que les vagues atteignent leur plus grand courroux. Puis Mme de Villeparisis, laissant toute une partie de sa famille tonner contre les Juifs, était jusqu’ici restée entièrement étrangère à l’Affaire et ne s’en souciait pas. Enfin un jeune homme comme Bloch, que personne ne connaissait, pouvait passer inaperçu, alors que de grands Juifs représentatifs de leur parti étaient déjà menacés. Il avait maintenant le menton ponctué d’un «bouc», il portait un binocle, une longue redingote, un gant, comme un rouleau de papyrus à la main. Les Roumains, les Égyptiens et les Turcs peuvent détester les Juifs. Mais dans un salon français les différences entre ces peuples ne sont pas si perceptibles, et un Israélite faisant son entrée comme s’il sortait du fond du désert, le corps penché comme une hyène, la nuque obliquement inclinée et se répandant en grands «salams», contente parfaitement un goût d’orientalisme. Seulement il faut pour cela que le Juif n’appartienne pas au «monde», sans quoi il prend facilement l’aspect d’un lord, et ses façons sont tellement francisées que chez lui un nez rebelle, poussant, comme les capucines, dans des directions imprévues, fait penser au nez de Mascarille plutôt qu’à celui de Salomon. Mais Bloch n’ayant pas été assoupli par la gymnastique du «Faubourg», ni ennobli par un croisement avec l’Angleterre ou l’Espagne, restait, pour un amateur d’exotisme, aussi étrange et savoureux à regarder, malgré son costume européen, qu’un Juif de Decamps. Admirable puissance de la race qui du fond des siècles pousse en avant jusque dans le Paris moderne, dans les couloirs de nos théâtres, derrière les guichets de nos bureaux, à un enterrement, dans la rue, une phalange intacte stylisant la coiffure moderne, absorbant, faisant oublier, disciplinant la redingote, demeurant, en somme, toute pareille à celle des scribes assyriens peints en costume de cérémonie à la frise d’un monument de Suse qui défend les portes du palais de Darius. (Une heure plus tard, Bloch allait se figurer que c’était par malveillance antisémitique que M. de Charlus s’informait s’il portait un prénom juif, alors que c’était simplement par curiosité esthétique et amour de la couleur locale.) Mais, au reste, parler de permanence de races rend inexactement l’impression que nous recevons des Juifs, des Grecs, des Persans, de tous ces peuples auxquels il vaut mieux laisser leur variété. Nous connaissons, par les peintures antiques, le visage des anciens Grecs, nous avons vu des Assyriens au fronton d’un palais de Suse. Or il nous semble, quand nous rencontrons dans le monde des Orientaux appartenant à tel ou tel groupe, être en présence de créatures que la puissance du spiritisme aurait fait apparaître. Nous ne connaissions qu’une image superficielle; voici qu’elle a pris de la profondeur, qu’elle s’étend dans les trois dimensions, qu’elle bouge. La jeune dame grecque, fille d’un riche banquier, et à la mode en ce moment, a l’air d’une de ces figurantes qui, dans un ballet historique et esthétique à la fois, symbolisent, en chair et en os, l’art hellénique; encore, au théâtre, la mise en scène banalise-t-elle ces images; au contraire, le spectacle auquel l’entrée dans un salon d’une Turque, d’un Juif, nous fait assister, en animant les figures, les rend plus étranges, comme s’il s’agissait en effet d’être évoqués par un effort médiumnique. C’est l’âme (ou plutôt le peu de chose auquel se réduit, jusqu’ici du moins, l’âme, dans ces sortes de matérialisations), c’est l’âme entrevue auparavant par nous dans les seuls musées, l’âme des Grecs anciens, des anciens Juifs, arrachée à une vie tout à la fois insignifiante et transcendentale, qui semble exécuter devant nous cette mimique déconcertante. Dans la jeune dame grecque qui se dérobe, ce que nous voudrions vainement étreindre, c’est une figure jadis admirée aux flancs d’un vase. Il me semblait que si j’avais dans la lumière du salon de Mme de Villeparisis pris des clichés d’après Bloch, ils eussent donné d’Israël cette même image, si troublante parce qu’elle ne paraît pas émaner de l’humanité, si décevante parce que tout de même elle ressemble trop à l’humanité, et que nous montrent les photographies spirites. Il n’est pas, d’une façon plus générale, jusqu’à la nullité des propos tenus par les personnes au milieu desquelles nous vivons qui ne nous donne l’impression du surnaturel, dans notre pauvre monde de tous les jours où même un homme de génie de qui nous attendons, rassemblés comme autour d’une table tournante, le secret de l’infini, prononce seulement ces paroles, les mêmes qui venaient de sortir des lèvres de Bloch: «Qu’on fasse attention à mon chapeau haut de forme.»
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PROUST
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